Il y a des chutes qui ne s’arrêtent pas à une ordonnance ou à un diagnostic. Elles bousculent un calendrier, obligent à renoncer à des objectifs, et laissent au coureur une autre épreuve, plus silencieuse : celle de la reconstruction. Chez Wout van Aert, ce qui impressionne depuis des années, ce n’est pas seulement la capacité à revenir “en forme”, mais à revenir au niveau des meilleurs du monde, souvent sur les plus grandes scènes, après avoir été stoppé net.
Juillet 2019 : le Tour s’arrête, la carrière repart
Le premier grand coup d’arrêt arrive le 19 juillet 2019, sur le contre-la-montre de Pau au Tour de France. Van Aert chute violemment contre une barrière, abandonne, et la suite passe par l’hôpital et la chirurgie — une fracture de continuité plus qu’un simple fait de course. Son premier comeback est tout aussi concret : le 27 décembre 2019, cinq mois plus tard, il remet un dossard en cyclo-cross à Loenhout. Revenir à la course aussi vite après un tel choc, c’est déjà poser une ligne : il ne revient pas pour “essayer”, il revient pour courir.
Été 2020 : après la Covid, un retour gagnant… et monumental
La reprise du cyclisme après l’interruption liée à la pandémie offre une autre image forte de “retour”. Le 1er août 2020, Van Aert remporte les Strade Bianche. Une semaine plus tard, le 8 août 2020, il gagne Milan–San Remo. Deux victoires majeures, coup sur coup, sur des courses de prestige : la preuve qu’il ne s’est pas contenté de revenir dans le peloton — il est revenu pour gagner, et pour gagner grand.
Mars 2022 : Il est positif au Covid-19 juste avant le Tour des Flandres 2022
→ obligé de déclarer forfait alors qu’il était favori. Il rate aussi d’autres courses importantes (Amstel Gold Race notamment).
Mars 2024 : le printemps flamand cassé
Nouveau choc le 27 mars 2024, sur Dwars door Vlaanderen : chute lourde, bilan sérieux, et un printemps de classiques stoppé au pire moment. Ce type de blessure ne se résume pas à des semaines perdues : il coûte surtout la continuité nécessaire pour viser les Monuments pavés, là où le moindre jour de préparation manqué se paie comptant.
Vuelta 2024 : le comeback parfait… puis la rechute en tête de course
La Vuelta 2024 résume parfaitement le paradoxe Van Aert : une course à la fois symbole de retour et point de rupture. D’un côté, elle ressemble à un comeback de très haut niveau : trois victoires d’étapes, le maillot rouge de leader, et cette impression de le revoir dans son registre le plus complet — puissant, dur au mal, décisif. Mais cette même Vuelta devient aussi le décor d’une rechute : sur l’étape 16, alors qu’il est à l’avant, dans l’échappée, une chute intervient en descente et met fin à sa course. Pas de fracture annoncée, mais une plaie profonde et une douleur au genou suffisantes pour l’obliger à s’arrêter. En quelques secondes, une course qui racontait un retour au sommet devient aussi la cause d’un nouvel arrêt.
2025 : seulement deux victoires, mais deux coups sur les plus grandes scènes
Dans ce contexte, 2025 prend un relief particulier : s’il ne gagne que deux fois, ce sont deux étapes de Grand Tour. Le 18 mai 2025, il remporte l’étape 9 du Giro à Sienne, devant Isaac Del Toro. Puis le 27 juillet 2025, il s’impose sur la dernière étape du Tour de France à Paris, en solitaire, après avoir fait la différence dans le final. Deux victoires seulement, oui — mais deux victoires qui pèsent lourd, parce qu’elles arrivent sur les scènes les plus exposées, face aux meilleurs, et parce qu’elles ressemblent elles aussi à des retours : revenir, et frapper là où tout le monde regarde.
Janvier 2026 : Mol, encore un arrêt
Le 2 janvier 2026, en cyclo-cross à Mol, nouveau coup d’arrêt : chute, abandon, et blessure à la cheville nécessitant une intervention, mettant fin à sa saison de cross. À ce stade, chaque retour demande plus que des watts : il faut reconstruire l’appui, la confiance, et la capacité à relancer sans arrière-pensée, alors même que le calendrier, lui, continue d’avancer.
Milan–San Remo 2026 : tomber, revenir, finir sur le podium
Et pourtant, à Milan–San Remo 2026, Van Aert chute à 32 kilomètres de l’arrivée, repart, recolle, et va chercher la troisième place. Sur le papier, ce n’est “qu’un” podium. Mais dans sa bouche, et vu ce qu’il traîne derrière lui, cette 3e place a forcément un goût bien différent : celui d’une victoire de circonstances, d’une revanche immédiate sur un scénario qui, trop souvent, s’écrit contre lui. On sent, dans cette manière d’aller chercher quelque chose malgré la chute, un besoin de “sortir” un résultat, de matérialiser le travail et la frustration — un peu comme il l’avait fait à Paris l’été précédent.
Et maintenant, le Ronde et Roubaix en ligne de mire
La projection ramène toujours au même point : le Tour des Flandres et Paris–Roubaix, les deux Monuments qui lui manquent encore. C’est là que “Mister Comeback” prend tout son sens : Van Aert a prouvé qu’il savait revenir — après 2019, après 2024, après l’arrêt de la Vuelta, après l’hiver 2026. Mais l’étape suivante, la plus dure, c’est d’obtenir ce qui lui a le plus manqué dans ses saisons hachées : la continuité au bon moment. Parce que sur les pavés, le courage et le travail font partie de l’équation… mais ils ne remplacent pas des semaines pleines, sans parenthèse, pour arriver au rendez-vous avec le bon timing, et enfin transformer les retours en accomplissement.

Photo d’illustraion : Benoit Musch
