Il y a des chutes qui dépassent largement le cadre médical. Celle de Wout van Aert à Mol n’est pas qu’une fracture à la cheville et une saison de cyclo-cross écourtée. C’est un choc de plus sur un corps déjà lourdement sollicité, et surtout un nouvel épisode dans une carrière rythmée par une alternance devenue familière : revenir, impressionner… puis tomber à nouveau.
Depuis plusieurs saisons, le scénario se répète avec une régularité inquiétante. Van Aert revient de blessure, retrouve rapidement un niveau exceptionnel, rappelle à tous qu’il fait partie des meilleurs coureurs du monde… avant qu’un incident, chute, malchance, surcharge ne vienne interrompre l’élan. À force, ce n’est plus l’accident isolé qui interroge, mais l’accumulation.
À bientôt 32 ans, Wout van Aert n’est plus dans la phase d’apprentissage ou de progression insouciante. Le corps encaisse différemment. Les temps de récupération s’allongent. Et surtout, chaque retour exige davantage : plus de rigueur, plus de patience, plus de résilience mentale. Dans un cyclisme moderne où l’excellence est attendue toute l’année (cyclo-cross en hiver, classiques au printemps, grands tours en été), cette accumulation devient un facteur de risque majeur.
Car le problème n’est pas le niveau. Il ne l’a jamais été. Même diminué, même perturbé par des crevaisons, un manque de rythme ou une préparation tronquée, van Aert reste capable de rivaliser avec les meilleurs, y compris Mathieu van der Poel, comme on l’a encore vu à Mol avant sa chute. Le problème est ailleurs : dans l’impossibilité de maintenir cette excellence dans la durée.
Le cyclisme actuel ne pardonne pas l’irrégularité. Il récompense les trajectoires linéaires, les pics de forme maîtrisés, les calendriers ciblés. Or Wout van Aert continue d’incarner un modèle de coureur total, omniprésent, sollicité sur tous les fronts. Un modèle spectaculaire, populaire… mais peut-être devenu obsolète au plus haut niveau.
Cette nouvelle blessure pose donc une question que l’on évite trop souvent : jusqu’où peut-on encore tirer sur la corde ? Van Aert lui-même a déjà laissé entrevoir ses doutes, évoquant à demi-mot l’usure mentale, la pression permanente, la difficulté à répondre sans cesse à des attentes démesurées, celles du public belge, de son équipe, et sans doute aussi les siennes.
La route doit désormais redevenir centrale. Les classiques flandriennes, Paris-Roubaix, le Tour de France : ce sont elles qui donnent du sens à sa carrière. Mais à condition d’un choix clair. Continuer à vouloir tout gagner, tout le temps, sur tous les terrains, n’est plus une preuve d’ambition. C’est peut-être, aujourd’hui, une erreur stratégique.
Wout van Aert n’est pas en déclin sportif. Son talent, sa polyvalence et son intelligence de course restent intacts. Mais il est à un tournant décisif. Non pas physique, mais structurel et mental. Le véritable défi n’est plus de revenir en forme, il l’a déjà fait trop souvent, mais de revenir moins souvent, mieux préparé, et surtout au bon moment.
Dans un cyclisme obsédé par la performance continue, le courage ultime pourrait être là : accepter de faire moins pour durer plus. Non pas pour prouver encore, mais pour préserver ce qui fait de Wout van Aert un coureur d’exception.

Photos : Benoit Musch
