L’annonce a créé un véritable émoi dans le microcosme du cyclisme professionnel. Principalement auprès des suiveurs adeptes des réseaux sociaux : en sélectionnant Caja Rural – Seguros RGA pour sa dernière « wild card » de la prochaine Grande Boucle, ASO a de facto rejeté la candidature des très populaires Unibet Rose Rockets de Bas Tietema.
PAS DE SURPRISE
Une surprise ? Pas vraiment, au final. Parce que l’organisateur du Tour de France est une véritable machine commerciale avant d’être une agence sportive. On vous explique les éléments qui ont fait pencher la balance du côté des Espagnols.
Le choix porté sur une équipe espagnole n’est évidemment pas anodin. D’une part, parce que le Grand Départ de cette édition s’élancera de Barcelone. Donc, d’Espagne. Le directeur du Tour lui-même, Christian Prudhomme, ne s’en est d’ailleurs pas caché au moment d’évoquer l’origine catalane d’Abel Balderstone, le présumé leader de l’équipe Caja Rural – Seguros RGA (13e de la dernière Vuelta a España) en juin prochain.
Ceci dit, on pourra toujours arguer que, dans l’histoire récente de la Grande Boucle, le pays ou la région accueillant les premiers jours de la course n’a pas toujours influencé les choix des organisateurs au moment d’attribuer les précieux sésames. Ce serait même plutôt l’inverse…
JURISPRUDENCE ?
En 2022, certains voyaient déjà les Norvégiens d’Uno-X Pro Cycling Team et leur équipe composée à 100% de coureurs scandinaves participer à la grand-messe du cyclisme international, qui s’élançait cette année-là de Copenhague, au Danemark.
Donc en Scandinavie. Mais il n’en fût rien. Tout comme l’année suivante, en 2023, lorsque le Grand Départ depuis Bilbao fut organisé sans la présence des Basques d’Euskaltel-Euskadi. Mais les choses semblent donc, pour cette année du moins, avoir changé.
UNE PRÉFÉRENCE NATIONALE ?
On pourrait aussi rappeler la prédisposition d’ASO à faire jouer la « préférence nationale » au moment de sélectionner les équipes invitées : un donnant-donnant entre l’organisateur à la recherche d’animateurs-kamikazes sur les étapes de plat et ces équipes dont la survie en fin de saison dépendait bien souvent de cette participation au Tour. Mais dans un cyclisme qui s’internationalise toujours plus chaque année, la dimension française des Unibet Rose Rockets trouve encore du mal à convaincre.
Là encore, le directeur du Tour ne s’en est pas caché en estimant que cette équipe « ne revendique pas » sa nationalité française.
Pour rappel, celle qui était au départ néerlandaise a dû changer de licence en 2025 lorsque les Pays-Bas ont interdit la publicité pour les jeux de hasards (ce qu’est Unibet). Le fait de passer sous pavillon français a été dicté par deux choix : la nationalité de la société mère d’Unibet (FDJ United) et… l’opportunité de se voir un jour invitée sur les routes de la Grande Boucle. Ce ne sera donc pas pour tout de suite.

DOUBLE OPPORTUNITÉ
D’autant que l’identité espagnole de l’équipe finalement conviée en 2026 enlève d’autre part une épine du pied d’ASO.
Grâce au Grand Départ depuis Barcelone, cette invitation offre à la Caja Rural – Seguros RGA et ses sponsors une belle opportunité médiatique sur son marché publicitaire local : une façon de s’extirper du casse-tête que représente le même exercice de choix pour… la Vuelta !
Tudor Pro Cycling Team, Pinarello Q36.5 Pro Cycling Team et Cofidis bénéficiant automatiquement d’une invitation selon les règlements en vigueur, il restait à l’organisateur de l’épreuve (Unipublic, la filiale espagnole d’ASO) deux invitations à pouvoir attribuer pour trois équipes candidates : la Caja Rural – Seguros RGA, Burgos – Burpellet – BH et Equipo Kern Pharma. On notera pour être complet qu’Euskaltel-Euskadi, quatrième ProTeam espagnole, n’a pas réussi à intégrer le top 30 UCI 2025 et n’était donc de ce fait pas éligible.
LA ROTATION, UN SYSTÈME ÉQUITABLE ?
Soucieuse elle aussi de pratiquer la « préférence nationale », Unipublic s’est ainsi retrouvé au cours des dernières années devant la nécessité de trancher et donc de laisser des équipes espagnoles à la maison. A défaut de pouvoir inviter chacune à chaque édition de la Vuelta, l’organisateur a alors mis en place un système de rotation, garantissant aux équipes éligibles une présence au moins tous les deux ans sur le grand tour national.
Non présente en 2025, Equipo Kern Pharma avait donc de très grandes chances d’en être cette fois. Tandis que tant Burgos – Burpellet – BH que la Caja Rural – Seguros RGA avaient bénéficié d’une invitation l’année dernière : qui donc choisir parmi ces deux équipes pour le dernier poste disponible ? En envoyant Caja Rural – Seguros RGA sur le Tour de France, ASO permet ainsi à sa filiale Unipublic de ne pas faire de (trop grand) malheureux en pouvant désormais attribuer sans pression le dernier ticket à Burgos – Burpellet – BH.
Mais la dimension espagnole de l’équipe sélectionnée n’est pas le seul argument qui a fait pencher la balance en faveur de la Caja Rural – Seguros RGA pour ce Tour de France 2026.
LES ATOUTS D’UNIBET
En face, quels atouts les Unibet Rose Rockets pouvaient-ils bien opposer aux équipes espagnoles ? C’est que, on le répète, ASO demeure avant tout une grosse machine marketing et commerciale, qui ne prend pas de décision à la légère ni sous le coup de l’émotion.
On y revient : le fait d’avoir attribuer le Grand Départ de cette édition à la ville de Barcelone a automatiquement ouvert la porte aux équipes espagnoles selon la logique d’ASO. D’autant que lorsque tout ceci s’est décidé (annonce en juin 2024 et confirmation des détails en février 2025), le visage du peloton professionnel était bien différente. D’une part, parce que l’équipe Unibet Rose Rockets n’apparaissait encore que comme essentiellement le délire d’un influenceur néerlandais, Bas Tietema.
D’autre part, parce que le peloton professionnel comptait alors une équipe française de plus avec Arkéa – B&B Hôtels, disparue cet hiver. Ajoutons à cela que, jusqu’en 2024, seules 4 ProTeams, contre 5 depuis l’année dernière, sont invitées sur les trois grands tours.
C’est donc un enchaînement de circonstances qui, en l’espace de quelques mois à peine, a propulsé Unibet Rose Rockets du statut de modeste petite équipe néerlandaise à celui de candidat autoproclamé à une participation au Tour de France 2026.
D’autant que, sur le plan sportif, là aussi tout est allé extrêmement vite pour les ouailles de Bas Tietema : sous statut ProTeam depuis seulement deux ans, l’équipe s’est révélée en 2025 grâce essentiellement à un homme, Lukas Kubis, champion de Slovaquie ayant cumulé à lui seul un tiers des points UCI (1194) engrangé par l’ensemble de l’équipe en 2025 (3347) ! Et même si le mercato pratiqué par l’équipe a surpris et offert quelques « jolis coups » (Dylan Groenewegen, Wout Poels, Victor Lafay, Clément Venturini…), les Rockets apparaissent encore comme le jeune coq un peu fou lâché au milieu de la basse-cour.

CONCLUSION
On résume : une création en 2023, un passage au statut ProTour en 2024, une « naturalisation française » en 2025 (alors que le nombre d’équipes sur les grands tours était revu à la hausse) et l’arrêt de celle qui aurait logiquement dû s’emparer du précieux sésame en cette fin de mois de janvier 2026. Cela fait beaucoup de circonstances étriquées qui aurait pu donner la faveur aux Rockets…
On ajoutera, pour être complet, que le profil de coureurs au sein de l’équipe française (peu de grimpeurs et quelques sprinteurs/puncheurs de classiques en guise de leaders) colle moins au profil du Tour dessiné pour 2026 que celui des Espagnols (où l’on retrouve une pléiade de petits grimpeurs qui partent à l’offensive dès que la route s’élève).
Enfin, un dernier élément à prendre compte nous ramène au point de départ : avant d’être une agence sportive, ASO demeure surtout une machine de guerre en termes de communication et de marketing. L’organiseur du Tour de France aime en cela garder une totale mainmise tant sur l’identité de la course que sur sa visibilité. En cela, le meilleur atout des Unibet Rose Rockets a peut-être, et c’est un paradoxe, annihilé toute chance de participation au Tour 2026 !
Véritable ovni médiatique, on rappelle que l’équipe s’est créée en 2023 sur les bases du projet de l’influenceur (et ancien cycliste pro) néerlandais Bas Tietema. Ce dernier a acquis principalement sa notoriété sur les bords, justement, des routes du Tour de France avec ce que les internautes connaissaient comme le « Tour de Tietema ». Les spectateurs des étapes de haute montagne se rappellent notamment le fameux « wheelie challenge », qui consistait à tracer une « ligne de départ » au beau milieu d’un col et à convier ensuite via les réseaux sociaux les coureurs du Tour à réaliser le plus long wheeling possible lors du passage du peloton (ou plutôt du grupetto).
Le projet a rapidement gagné en audience, attirant chaque année de plus en plus de « suiveurs » sur les réseaux sociaux tels que YouTube et X (ex-Twitter). Mais cette aura médiatique nouvelle et fulgurante a aussi attiré sur elle l’intransigeance d’ASO : une bataille s’était alors engagés entre l’influence et l’organisateur autour principalement des droits à l’image du contenu proposé par le « Tour de Tietema », ASO détenant l’exclusivité commerciale de tout ce qui touche de près ou de loin à la Grande Boucle.
Cet épisode a-t-il refroidi d’une certaine façon Christian Prudhomme et ses patrons de tendre la main à l’influenceur en vue de l’été prochain ? Toujours est-il que soucieuse de conserver la mainmise totale sur « l’image du Tour », la présence d’une équipe aux relents parfois plus médiatiques que sportifs a pu certainement jouer dans la balance…
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RV Rodania / Retrouvez d’autres analyses cycliste sur le blog « On fait la Jonction » https://onfaitlajonction.net/)

