Le week-end a été dense en course : nous faisons le point sur quatre coureurs dont on avait forcément envie de parler avec Arnaud Cornet, notre consultant diplômé en sciences de la motricité et préparateur physique spécialisé dans le cyclisme.
VELONEWS : Au micro de Sporza, Remco a évoqué une baisse de forme cette semaine : il n’avait pas les mêmes sensations qu’à Valence, parlait d’un manque de fraîcheur et annonçait un meilleur niveau pour le Tour de Catalogne après un stage en altitude. Cette baisse de forme est-elle logique pour toi Arnaud ?
ARNAUD CORNET : Cette baisse est factuelle : une semaine plus tôt en Espagne, sur des parcours avec plus de dénivelés (même si les montées étaient moins longues), il lâchait des grimpeurs comme Tiberi… qui l’ont cette fois lâché sur les deux montées de l’UAE Tour.
Les entraînements et les compétitions génèrent de la fatigue, mais celle-ci est constructive : le corps réagit, récupère, compense, surcompense, voire supercompense. Quand l’accumulation dépasse ponctuellement les capacités de compensation, on a simplement une mauvaise journée. Si c’est durable, on parle de surentraînement.
Chez Remco, c’est clairement ponctuel : un peu de récupération et il repartira. Son excellent début de saison s’explique par un bon hiver sans chute et de solides bases. Mais il a enchaîné beaucoup de jours de course, dont plusieurs ajoutés au programme parce que ça roulait très bien. Cette accumulation a créé trop de fatigue pour des bases certes bonnes, mais encore loin d’être optimales (comme on le disait déjà sur Velonews).
Son programme prévoit une montée en puissance progressive, avec un stage en altitude avant la Catalogne – son premier objectif (et encore secondaire) avant le plat de résistance du printemps : les Ardennaises. On est donc très loin du Remco des Championnats du monde. C’est l’explication principale de sa performance moindre à l’UAE Tour : il est en début de programme, sans stage lourd en dénivelé ni en altitude.
Le volume réalisé en altitude améliore énormément la récupération aux efforts intenses, surtout sur les courses à étapes.
Autre facteur aggravant : la chaleur. La plupart des coureurs subissent à ce stade un manque d’acclimatation. Certains y échappent (Del Toro préparé dans les tropiques ou en hémisphère sud, Australiens, Sud-Américains, ou ceux qui ont fait du heat training au Teide). La chaleur pénalise en course, mais aussi en récupération : plusieurs coureurs se sont plaints de problèmes de climatisation et de mauvaises nuits (dont Lennert van Eetvelt).
Quant à l’effet Red Bull si souvent évoqué : prudence face au marketing. Les changements d’entraînement sont minimes pour l’instant. On parle d’un travail plus orienté intervalles courts et intenses, mais l’hiver était foncier, et le qualitatif ne représente que 20 % du temps depuis un mois environ.
Il est bien trop tôt pour attribuer quoi que ce soit à ces évolutions ou aux ajustements nutritionnels (minimes), d’autant que Remco n’est pas encore à son poids de forme. Même si sa communication ou certaines attitudes divisent, comme le disait Philippe Gilbert dans Le Soir, les critiques acerbes sur les réseaux sont incompréhensibles alors qu’il compte déjà 5 ou 6 victoires.
Ceux qui parlent d’« excuses » se trompent selon moi : Remco est perfectionniste, comme la plupart des athlètes de haut niveau. Il cherche des explications (pas des excuses) pour reprendre le contrôle et avancer. Sa résilience et ses come-back après coups durs le prouvent. Comme le disait Patrick Lefevere, il est difficile de lui en vouloir en cas de contre-performance tant il travaille dur.
UAE TEAM EMIRATES A PRÉPARÉ DEL TORO POUR LA GAGNE !
VELONEWS : On a vu un Del Toro super affûté, capable de battre le record de montée d’Adam Yates sur Jebel Hafeet. C’est du jamais-vu : des leaders arrivent désormais quasi à 100 % sur des courses comme l’UAE Tour ou le Tour de l’Algarve, traditionnellement des courses de préparations. Un effet ‘Pogacar’ ?
ARNAUD CORNET : Oui, Pogacar fait peur à tout le monde – y compris en interne chez UAE. Même si ça n’empêche pas forcément un accessit, ça complique la liberté de course (il faut souvent rouler pour Pogi) et rend la victoire quasi impossible (Pogi a parfois lancé des équipiers vers le succès sur des courses moindres, mais c’est rare).
Quant à Del Toro, il n’était peut-être pas à 100 %, mais il est arrivé acclimaté, frais et bien entouré. Ça montre que l’UAE Tour est devenu un objectif clairement établi chez UAE quand Pogi n’est pas là.

PAUL SEIXAS, UNE MATURITÉ QUI FASCINE … ET INTERROGE !
VELONEWS : Parlons un peu d’un jeune homme qui nourrit de nombreux espoirs outre-Quiévrain, Paul Seixas ! Le jeune prodige français paraissait déjà au top pour son premier rendez-vous de la saison. Dans une interview récente, il explique avoir passé deux mois en altitude, sans voir ses proches ni ses amis… Pour un gamin de 19 ans, c’est surprenant. Cette hyperprofessionnalisme dès 19 ans, une nouvelle ère dans le monde du cyclisme ?
ARNAUD CORNET : Deux aspects à réfléchir : la préparation et le jeunisme du cyclisme actuel.
Côté préparation : on construit le programme autour des objectifs prioritaires (ici les Ardennaises pour Seixas), avec des blocs progressifs pour arriver au pic au bon moment, puis des objectifs secondaires. Seixas a fait deux stages d’équipe (décembre et janvier) plus un stage altitude de trois semaines.
Il est donc tout proche de son meilleur niveau : à son âge, la réponse à l’entraînement est rapide. Après les Strade Bianche, micro-coupure puis gros bloc pour le Pays Basque.
Si on veut le comparer avec Jarno Widar (calendrier quasi identique), Seixas a placé son son stage en altitude plus tôt : sa base est terminée, il fera donc des rappels, moins de volume et plus d’intensité.
Widar quant à lui aura l’effet altitude pour le Pays Basque, mais un peu moins de rythme (intensités plus dures en altitude, même avec du LHTL – live high, train low).
Perso, je préfère l’approche de Widar : petit effet altitude résiduel pour Liège-Bastogne-Liège. Mais pour les jeunes, avoir une bonne forme tôt permet d’être acteur, d’engranger des résultats et des points là où la concurrence est moindre.
TOUTES LES COURSES DEVIENNENT IMPORTANTES
VELONEWS : On lit souvent des gens faire des différences entre courses World Tour et les autres, mais au final ça ne veut plus rien dire, c’est surtout la startlist de départ qui fait qu’une course sera disputée ou non ?
ARNAUD CORNET : Oui, on s’en rend bien compte, plus rien n’est facile, mais la densité du plateau offre des opportunités aux jeunes.
Côté jeunisme : c’est par contre plutôt préoccupant. Dès 15 ans, tout est programmé, peu de place pour le plaisir ou l’insouciance. Or la corrélation entre résultats U16 et pro est faible, contrairement aux U23. Certains jeunes « arrivent » tôt puis stagnent et ne passent jamais un nouveau palier par la suite. C’est dur après tant de sacrifices.
VELONEWS : Être à son top dès le début de saison, n’est-ce pas risquer un coup de moins bien pour les classiques historiques dans un mois ? Ou les préparations ont-elles tellement évolué que c’est devenu normal ?
ARNAUD CORNET : C’est dans la logique des choses aujourd’hui. Les programmes sont ultra-optimisés, avec plusieurs pics possibles. Un premier pic permet des résultats sur des courses d’ouverture, puis une micro-coupure et un second pic pour les gros objectifs. Le risque existe, mais les outils (stages, récupération, monitoring) limitent les trous.
VELONEWS : Widar est une vraie satisfaction pour nous, sans préparation spécifique, il n’était pas loin des meilleurs sur les deux étapes reines du Tour de l’Algarve.
ARNAUD CORNET : Son programme semble tenu et adapté aux Ardennaises (pic de forme visé pour cette période). C’est un calendrier intelligent et protecteur pour un néo-pro de 20 ans. La seule interrogation : sa présence aux Strade Bianche !
C’est une course très dure, exigeant une grande résistance (qualité qui met du temps à s’acquérir). Heureusement, l’édition semble un peu moins exigeante cette année.
Ensuite, 4-5 jours sans vélo pour récupérer avant le second bloc. En résumé, ces jeunes (Seixas et Widar) montrent une professionnalisation précoce impressionnante, tandis que Del Toro profite de l’absence de Pogi pour briller, et Remco reste sur une trajectoire progressive solide malgré ce petit coup de fatigue. La saison s’annonce passionnante !
(Entretien réalisé par Olivier Gilis)

