Un an après avoir lancé Color Code – Alu Center, sa structure continentale wallonne dédiée aux jeunes, Christophe Detilloux annonce une fusion avec FTP+, le projet de Rik Verbrugghe. À la clé, un budget triplé, une nouvelle organisation et l’ambition, à terme, de viser le professionnalisme. L’ancien coureur revient pour VeloNews sur les coulisses et les enjeux de ce rapprochement, sans éluder les difficultés du modèle économique actuel. Entretien.
VeloNews : C’est désormais officiel. Pouvez-vous nous expliquer la genèse de ce projet ?
Christophe Detilloux : Avec Color Code, on est partis avec des jeunes Wallons, et on s’est vite rendu compte que, financièrement, dans notre cercle, il était compliqué de trouver davantage d’investissement. On n’a été aidés ni par la Fédération, ni par la fédération wallonne, ni par personne. Ils ont choisi de subsidier d’autres ASBL, nous n’avons rien touché. On s’est donc dit qu’il serait difficile de continuer à grandir sans avoir plus de moyens. Dans un premier temps, on a été contactés par Fabian Pinoy et Gilles Morin, qui voulaient monter une équipe de cyclo-cross autour de Clément Horny, le vrai spécialiste de la discipline en Wallonie.
Que vous avez d’ailleurs recruté.
Exactement. On s’est dit que ce serait complémentaire, que cela nous apporterait des moyens, mais surtout qu’on pourrait les partager. Quand vous avez de grosses taxes d’inscription à payer à Belgian Cycling et que vous les divisez déjà par deux, c’est déjà ça de gagné. On a bien fonctionné ensemble. Et puis il y a Rik Verbrugghe, que je connais depuis toujours. On a le même âge, on a beaucoup roulé ensemble, on a longtemps été équipiers chez Lotto. Il m’a contacté en me disant : j’ai lancé un projet, mais j’aimerais qu’on s’associe, parce que toi, tu as déjà un an de fonctionnement, et moi, j’ai besoin d’une équipe autour de moi. Il avait débloqué pas mal de sponsors et voulait aborder le vélo d’une nouvelle manière, avec une dimension communautaire et médiatique. Un peu dans l’esprit, sans que ce soit identique, des Rockets de Bas Tietema. Le cyclisme a besoin de renouveau.
Qu’est-ce qui, concrètement, l’a convaincu de s’associer à vous ?
Le fait que nous gardions nos sponsors, donc nos moyens, et surtout que nous ayons déjà une équipe en place. Nonante pourcent de mon effectif va suivre. On va constituer la structure autour des soigneurs, des mécaniciens, des directeurs sportifs. Loïc Vliegen, ancien coureur passé pro et désormais membre de notre encadrement, devrait poursuivre l’aventure, Julien Stassen aussi. Pour lui, avoir une équipe déjà opérationnelle, c’était un vrai atout. On a beaucoup discuté et bien réparti les rôles, parce que c’était justement le problème cette année chez Color Code : je touchais un peu à tout, le sportif comme le matériel, et mon collègue Bertrand Lourtie était lui aussi à bloc. On avait un peu délaissé la partie VIP et invités sur les courses, ce qui n’est pas très malin, puisque ce sont eux qui paient et sponsorisent l’équipe. Là, tout est clairement défini. Rik Verbrugghe sera le manager général, et moi je serai directeur sportif, en charge du programme route. Charles Carpasse et Fabian Pinoy s’occuperont des partenaires et des sponsors, Gilles Morin de toute la partie multimédia. À chaque fois un binôme par spécialité, pour mieux se répartir les tâches.
Et Bertrand Lourtie reste sur le volet partenariats ?
Oui, il reste sur la partie logistique et partenariats, exactement.
Comment doit-on nommer ce projet, précisément ?
C’est clairement une fusion entre Color Code et la structure FTP+. L’an prochain, l’équipe s’appellera uniquement FTP+. Mais au moment de lancer les choses, il était important de communiquer sur le fait que c’est bien Color Code qui vient fusionner et se renforcer avec FTP+, que la structure Color Code reste en place. À l’avenir, dès l’année prochaine, ce sera donc FTP+.
Vous disiez que le budget était un peu juste. Vous le doublez ?
On va au minimum le tripler.
Au minimum le tripler. Sans donner le chiffre exact, on parle de quel ordre de grandeur ?
Si on inclut les vélos et ce qu’ils représentent, on sera aux alentours de 500 000 euros.
C’est déjà une belle plus-value.
Cette année, en cash et sans compter les vélos, parce que les vélos, je ne les compte jamais vraiment, on les achète et on les revend, ce n’est pas tout à fait une opération blanche puisqu’on perd toujours un peu, mais en gros, on aura au minimum trois fois plus de liquidités.
Cela signifie-t-il des engagements supplémentaires côté coureurs ?
On reste sur dix coureurs espoirs, c’est certain, et on essaie, même si c’est compliqué, de tenir un effectif de douze routiers plus deux crossmen. Clément Horny en fait partie, évidemment. On regarde pour un second spécialiste de cyclo-cross, on a deux ou trois demandes. On ne sait pas encore si on comptera les crossmen parmi les routiers, mais je pense qu’un effectif de douze routiers plus deux crossmen serait idéal. Aujourd’hui, c’est déjà la folie côté candidatures, on en avait déjà un peu parce que l’information avait fuité, et on avait même signé deux coureurs avant l’annonce.
Vous restez dans la même catégorie, en Continental ?
Continental, oui. Comme ça, on garde nos dix espoirs et un calendrier assuré en Belgique, avec toutes les belles courses. On continuera à faire de la Road Series, parce qu’on estime important, quand on a trois ou quatre jeunes de première ou deuxième année, de pouvoir les aligner de temps en temps sur des courses où ils peuvent jouer la gagne, plutôt que de toujours les mettre sur des 1.1 ou des 1.2, où c’est un cran au-dessus. Voilà pourquoi on tient à rester une équipe continentale de développement U23.
Avec l’ambition, à moyen terme, de monter en ProTeam ?
C’est l’ambition, oui, à horizon trois ou quatre ans. Mais je reste toujours prudent, et je sais par expérience qu’il vaut mieux une équipe continentale riche, avec de gros budgets, qu’une ProTeam au tout petit budget. Là, c’est vraiment compliqué : il faut payer vingt coureurs, tout un staff, cela fait au minimum vingt-six ou vingt-sept salaires. Le budget devient énorme. En dessous de dix à douze millions, je pense qu’il vaut mieux rester en continental. C’est l’ambition, on a des partenaires qui en ont les moyens et qui nous l’ont dit, mais ils veulent d’abord voir la première, la deuxième et la troisième année avant de décider s’ils débloquent davantage.
Un investissement qui pourrait donc s’intensifier selon la qualité de la formation et les résultats.
C’est ça. Et puis on est désormais suivis par de gros groupes, ce qui me manquait un peu. Jusqu’ici, j’étais surtout épaulé par des amis. Color Code, c’est un magasin qui appartient à la famille de ma femme. Alucenter, c’est Roméo Hernandez, qui fait ça par amitié, parce qu’il aime les jeunes. Mais ce sont des PME, qui ne pourront jamais mettre un million de sponsoring. Il fallait donc être suivis par de gros groupes, et ce sera le cas. À nous de les convaincre de débloquer encore plus pour l’avenir.
L’objectif premier reste la formation des jeunes ?
Toujours. Si un jour, dans deux, trois ou quatre ans, on ajoute une équipe, celle des jeunes restera. C’est vraiment la volonté première. C’est aussi ce qu’on a promis aux sponsors de la première heure, comme Color Code et Alucenter, qui se sont engagés sur le long terme. On leur a garanti que même si l’équipe grandit, ils auront toujours une place particulière. Il n’est pas question de les oublier un jour ou de les reléguer sur le capot d’une voiture. Ils resteront des partenaires privilégiés de l’équipe des jeunes.

Cette nouvelle fait du bien au cyclisme wallon et même belge. Plus encore avec la disparition de Topsport Vlaanderen. C’est une bouffée d’air frais ?
À notre niveau, on essaie de faire le maximum. C’est toujours triste de voir disparaître une équipe comme Topsport Vlaanderen, une équipe pro. Mais c’est ce que je disais : une ProTeam, aujourd’hui, c’est le plus dur à faire vivre. Il faut trouver chaque année des millions, avec moins de visibilité, et sans la certitude de disputer toutes les courses belges. Il nous est arrivé de ne pas être sélectionnés sur le Grand Prix E3, par exemple. Les coûts liés à ce type d’équipe sont beaucoup trop élevés. On devrait laisser aux équipes le choix de n’engager que douze coureurs, par exemple, parce que la masse salariale, aujourd’hui, est énorme. Donc oui, on essaie à notre niveau de redonner le sourire au cyclisme belge et de poursuivre la formation. Mais il manquera toujours une petite équipe professionnelle. Quand je pense au nombre de coureurs qu’on a vus passer chez Bingoal, chez Wagner, chez Wallonie-Bruxelles, ou chez Topsport Vlaanderen, et qui sont devenus de très bons coureurs, cet échelon va manquer. Il n’y a plus rien.
C’est une étape qui va manquer à beaucoup de coureurs prêts à franchir un cap.
Exactement. Je prends Mattéo Melotte, dans l’équipe actuelle. Pour un coureur comme lui, ça va devenir compliqué, parce que ce sera soit le World Tour, soit rien.
Ou une équipe de développement World Tour.
Oui, mais qu’aurait-il de plus chez eux qu’en roulant pour lui chez nous ? Notre programme est presque plus beau, parce qu’on fait toutes les courses pro et qu’il peut y courir pour son propre compte. Dans une équipe de développement World Tour, il devrait se mettre au service d’un leader, faire le sixième ou septième homme. Beaucoup de coureurs n’y trouvent pas leur bonheur, barrés par la concurrence. Et puis, à 22 ou 23 ans comme Mattéo, les équipes de développement World Tour n’engagent plus ce profil. Elles prennent les coureurs à 17 ou 18 ans, ou plus du tout. C’est déjà trop tard pour eux. Or je pense qu’il y a un avenir pour ces coureurs. Il faudrait un échelon intermédiaire, un peu comme en France, où ils pourraient espérer rebondir dans une équipe comme Roubaix. Mais ces structures n’existent plus en Belgique, c’est dommage.
Côté calendrier, quelles sont déjà vos certitudes pour les grandes courses ?
Cette année, je dois vraiment remercier tous les organisateurs. En Wallonie, on a eu de belles courses : le Tour de Wallonie, le Grand Prix de Wallonie, le Circuit de Wallonie, le Franco-Belge, alors que ce sont des épreuves Pro Series. On a vraiment été servis. On sera évidemment de nouveau candidats l’an prochain sur toutes ces épreuves wallonnes, du 1.2 aux Pro Series. On visera aussi des courses comme le Tour de Belgique ou le Tour du Limbourg, toutes les 1.1 belges qu’on n’a pas pu faire cette année. On espère disputer toutes les courses pro accessibles en Belgique. Pas la Flèche Wallonne, pas Liège-Bastogne-Liège, ni le Renewi Tour, évidemment.
Plus de moyens, cela veut-il dire aligner plus souvent des coureurs sur davantage de courses ?
Justement, le programme, cette année, a été un souci : on a eu trop de courses. En hiver, on a fait notre calendrier en demandant un peu partout, sans savoir où l’on serait invités. Et finalement, on a été invités à énormément d’épreuves. Impossible de dire non, c’était un honneur et on l’avait demandé. Mais mon effectif n’était pas toujours prêt pour ce niveau, donc on a dû faire courir souvent les mêmes, comme Mattéo Melotte ou Lucas Jacques. L’an prochain, on va beaucoup mieux cibler, quitte à prendre le risque de ne pas être sélectionnés, mais avec des coureurs prêts à cent pour cent. On ne courra plus pour courir. On choisira la qualité plutôt que la quantité.
C’est un changement de cap assez radical pour une équipe aussi jeune.
Oui. Le ciblage, c’était déjà une idée que j’avais l’an dernier. Mais quand vous demandez les courses en octobre ou novembre, vous vous dites qu’une petite équipe ne sera pas retenue, et finalement tout le monde vous prend. Par exemple, le même jour que le Circuit de Wallonie, il y avait une Road Series en Hollande, et le lendemain le triptyque ardennais. C’est un peu absurde, de la part de Belgian Cycling, de programmer autant de belles épreuves en même temps. On a dû tout faire, avec des coureurs pas forcément prêts. Et ce n’est pas la seule fois cette année. Avec Rik, on va vraiment veiller à éviter ces doublons, quitte à chercher ailleurs, et faire aussi davantage de stages, plus ou moins longs, pour mieux préparer les coureurs et leur apprendre à s’entraîner en vue d’un objectif.
À ce propos, des stages en altitude seront-ils possibles avec le budget actuel, ou est-ce encore trop cher ?
Rik possède justement une maison qui simule l’altitude, à La Gleize. Une maison hypoxique, qui reproduit vraiment les conditions d’altitude. On y ira régulièrement, avec de petits groupes de cinq ou six coureurs, pour préparer certaines courses. C’est vraiment le but, avec ce budget : pouvoir organiser des stages, y compris en altitude, en vue d’objectifs précis.
Cette fusion, après seulement un an d’existence, est-ce une forme de consécration?
Je le vois surtout comme une évolution. Je me suis rendu compte que si on ne grandissait pas, on resterait toujours limités en moyens. Cette année, les trois quarts des gens étaient totalement bénévoles, et trouver des bénévoles motivés toute l’année, d’année en année, c’est compliqué. Il fallait absolument augmenter le budget. Sans cela, on repartait pour une saison dure sur le plan financier et humain. M’associer avec Fabian Pinoy, Gilles Morin, Rik Verbrugghe et Charles Carpasse nous permet d’être désormais six responsables réellement impliqués, au lieu de deux. Tout le monde est au taquet : dès qu’il y a un message sur notre groupe WhatsApp, tout le monde réagit. Comme nous avons tous une vie et un métier à côté, pouvoir se répartir les tâches et compter les uns sur les autres, c’est un vrai soulagement.
Y aura-t-il l’engagement de personnes chargées de professionnaliser la structure ? Loïc Vliegen, ancien coureur, fait déjà partie de l’encadrement. Des postes seront-ils rémunérés à temps plein ?
Oui, c’est prévu. On veut professionnaliser et engager certains postes clés à l’année, comme un mécanicien, un soigneur, et éventuellement un directeur sportif. Tout cela coûte cher, donc pour l’instant on établit les budgets par postes prioritaires : les vélos, les stages, l’encadrement. Selon les priorités, on engagera à l’année ou on fonctionnera à la journée. Mais des moyens seront clairement mis en ce sens.
Dernière question : quels seront les objectifs pour 2027 ?
Cette année, avec les jeunes, il s’agissait surtout de les faire progresser, de leur montrer le programme, et éventuellement de faire passer les plus âgés, comme Mattéo Melotte et Lucas Jacques. L’an prochain, sur les épreuves pro, il faudra montrer le maillot, mais aussi aller chercher régulièrement des top 10. On a beaucoup de demandes, on a déjà engagé plusieurs coureurs, et on vise clairement un cran au-dessus en termes de résultats. On va pouvoir choisir des coureurs du monde entier, donc on ne peut pas se louper. On sera bien plus exigeants sur les résultats. Et surtout, on espère faire passer nos meilleurs éléments chez les professionnels, comme Mattéo Melotte, qu’on rêve de voir décrocher un contrat. Car c’est là, au fond, la vraie raison d’être de cette équipe : former des coureurs, et du personnel, pour le plus haut niveau.
Merci beaucoup, Christophe.
Propos recueillis par Matthieu Henroteaux pour VeloNews.be.
