Filippo Ganna (Ineos Grenadiers) a remporté Dwars door Vlaanderen 2026 en devançant Wout van Aert dans les tout derniers mètres d’un final épique. L’Italien a toutefois écopé d’une amende de 200 francs suisses de la part de l’UCI pour un « bidon collé » trop prolongé. Les commissaires n’ont pas jugé nécessaire de le déclasser, considérant que cet incident n’avait pas influencé de manière déterminante l’issue de la course.
Wout van Aert abordait cette édition avec l’espoir de prendre sa revanche après ses déboires des années précédentes. Son attaque puissante à une quarantaine de kilomètres de l’arrivée, sur les pentes de l’Eikenberg, a fait exploser la course. Le Belge a d’abord distancé Romain Grégoire et d’autres poursuivants, puis a résisté longtemps en solitaire avant d’être rejoint par Ganna à seulement une centaine de mètres de la ligne.
Une course magnifique, un effort monumental… mais qui laisse place à un débat sur un fait de course.
Un internaute du nom de Gabin Le Cozic, passionné de cyclisme, nous a contacté pour nous faire part d’une analyse détaillée des données Strava publiques de Filippo Ganna.
Selon lui, ces relevés GPS feraient apparaître des anomalies qui pourraient indiquer une aide plus importante que celle sanctionnée par l’UCI.
Bonjour Gabin, peux-tu te présenter brièvement ?
Bonjour ! Je m’appelle Gabin, j’ai 22 ans et je viens de Bretagne. Le vélo et moi, c’est une histoire qui dure depuis toujours. J’ai fait de la compétition amateur pendant 10 ans dans les catégories jeunes, en courant aux niveaux régional, national sur route et sur piste. Depuis environ 4 ans, j’ai mis la compétition de côté pour redevenir un simple cycliste amateur et, surtout, un spectateur très assidu.
Tu nous as envoyé une analyse complète des données Strava avec, selon toi, des anomalies notables. Peux-tu nous expliquer ton raisonnement ?
« Effectivement, mon analyse de l’activité Strava de Filippo Ganna me conduit à penser qu’il a bénéficié d’une aide prolongée. Strava enregistre les données GPS et les métriques comme la cadence de pédalage (RPM). »
« Pour remettre le fait de course dans son contexte : Ganna casse son guidon à environ 40 km de l’arrivée, au moment où Van Aert attaque. Il est décroché, doit s’arrêter pour changer de vélo vers 38 km et perd plus de 20 secondes visibles à la télévision. »
« Selon les graphiques Strava que j’ai examinés (voir ci-après), entre 144,9 km et 145,3 km de course, sa cadence (RPM) est à 0 pendant plusieurs secondes. Un peu plus loin, il atteint 57 km/h tout en maintenant une cadence de 0 RPM. Pour moi, cela indique qu’il avançait en roue libre sans pédaler, ce qui pourrait suggérer un remorquage ou un bidon-collé prolongé par la voiture de son équipe. »


Quelles sont tes conclusions ?
« J’ai comparé ces données avec celles de Wout van Aert sur le même effort : selon moi, l’iniquité est flagrante. Ganna aurait ainsi pu s’épargner une chasse coûteuse après avoir perdu une trentaine de secondes. »

DES DOUTES, MAIS PAS DES PREUVES
De notre côté, Velonews.be ne tire aucune conclusion définitive de ces graphiques. Les données Strava sont des relevés GPS publics fournis par les utilisateurs eux-mêmes. Elles ne constituent pas une preuve officielle aux yeux de l’UCI et peuvent comporter des erreurs de mesure, de synchronisation GPS ou d’interprétation du capteur de cadence.
Pour rappel, les commissaires de course interrogés par Sporza ont justifié leur décision : « L’incident s’est produit à la mi-course. Le bidon collé n’a donc pas été un facteur déterminant pour l’issue de la course. »
Pour nous, sans aucune preuve directe d’une quelconque irrégularité, on fait logiquement confiance au jugement émis par les commissaires de course qui étaient présents sur les lieux. Filippo Ganna est donc jusqu’à preuve du contraire, le seul et unique vainqueur de cette course.
Même si les graphiques sur Strava montrent une anomalie sur 400 mètres, il nous est difficile de tirer une conclusion définitive sur ce qui s’est réellement passé durant cette distance et s’il y a eu un gain de temps et/ou d’énergie ayant influencé le résultat final de la course. Le mieux aurait été une vidéo filmée par la télévision ou par un supporter le long de la route comme ce fut le cas à l’E3 dans le cas d’Axel Zingle. En outre, il y a peut-être une explication logique derrière cette anomalie sur Strava (par exemple le changement de vélo implique logiquement un changement du capteur de puissance). A ce sujet, nous avons contacté l’équipe Ineos Grenadiers et l’UCI le 2 avril 2026 afin de recueillir leur réaction à ces éléments mais malheureusement ils n’ont pas répondu dans le délai qui nous était imparti. Nous nous engageons à publier leur réaction dans le cas où ils nous répondraient par la suite.
LES DONNES STRAVA, UN « VAR » DU CYCLISME ?
Les graphiques communiqués par Gabin Le Cozic sont interpellants et méritent d’être débattus publiquement, ce que nous faisons aujourd’hui dans un souci de transparence.
Au-delà de ce cas précis, ces discussions soulignent l’intérêt d’une réflexion plus large au sein de l’UCI. Face à l’impossibilité pour les caméras de télévision d’être partout, l’utilisation des données GPS comme outil complémentaire (« une sorte de VAR du cyclisme ») pourrait permettre aux commissaires d’analyser plus objectivement les suspicions en course. Cela contribuerait à renforcer l’intégrité et la crédibilité du cyclisme professionnel.
Il nous paraît également pertinent de souligner et d’insister qu’à l’heure d’internet et des réseaux sociaux, les équipes et l’UCI se doivent d’être encore plus consciencieux et vigilants : avec des milliers de spectateurs équipés de smartphones le long des routes, des images et des vidéos circulent en temps réel. Une séquence filmée par un fan peut rapidement devenir virale et révéler un incident qui aurait pu passer inaperçu : un bidon tenu un peu trop longtemps, une assistance illégale, ou tout autre geste limite.
Ce qui était autrefois visible uniquement par les commissaires sur le bord de la route est désormais scruté par des millions de passionnés à travers le monde. Une information pertinente, une preuve visuelle claire, peut aujourd’hui provenir aussi bien d’un supporter anonyme que des officiels eux-mêmes.
Dans le cas de Filippo Ganna à Dwars door Vlaanderen, les données Strava de la course étaient publiques et accessibles à tous. N’importe qui pouvait consulter les segments, les vitesses et les efforts fournis, rendant l’analyse encore plus transparente et immédiate.
Les équipes et l’UCI ont donc tout intérêt à anticiper cette nouvelle réalité : mieux former les directeurs sportifs et coureurs, renforcer la surveillance en course, et traiter rapidement les images ou données qui remontent des réseaux et des plateformes ouvertes. Car dans le cyclisme moderne, la transparence et la crédibilité passent aussi par cette vigilance accrue face à l’œil collectif des fans et à l’abondance de données disponibles publiquement.
DES SANCTIONS COHÉRENTES ET DISSUASIVES ?
Ce dossier relance le débat sur la cohérence des sanctions dans le peloton. On a évoqué juste avant la disqualification d’Axel Zingle lors de l’E3 Saxo Classic 2026, décidée sur base d’une vidéo d’un spectateur montrant le coureur se tenant à la portière de la voiture de son équipe. Sans ces images, l’incident serait-il passé inaperçu ? La question se pose légitimement.
Le commentateur d’Eurosport Nicolas Fritsch a d’ailleurs réagi sur les réseaux sociaux en soulignant ce contraste : « On exclut, et à juste titre, un Axel Zingle […] mais pas Ganna alors que sans ça il ne gagne pas aujourd’hui… L’image importe plus que le fond assurément ! »
On rappellera néanmoins que dans le cas de Filippo Ganna, les commissaires ont sanctionné le coureur pour un ‘bidon collé’ , pas pour s’être accroché et s’être fait remorquer par sa voiture, ce qui selon le règlement n’entraîne pas la disqualification mais une amende pécuniaire tout en insistant que cette infraction n’a pas influencé le résultat final.
Ce type de sanction financière (200 CHF pour le coureur et souvent 500 CHF pour le directeur sportif) interroge néanmoins sur son caractère dissuasif. Pour des équipes WorldTour disposant de budgets importants, une amende relativement modeste peut apparaître comme une sanction limitée face à l’enjeu d’une victoire.
C’est pourquoi il serait logique selon nous d’évoluer vers des sanctions plus dissuasives et directement liées au résultat sportif : un retrait de temps à l’arrivée nous semble indispensable dorénavant. Par exemple, retirer 10 ou 20 secondes au coureur concerné, comme cela a déjà été appliqué dans certains cas au Tour de France 2025 (ex. : Lenny Martinez avec 10 secondes de pénalité en plus de l’amende). D’autres idées pourraient être envisagées :
- Une pénalité de 20 secondes pour un bidon collé bref mais jugé avantageux ;
- 30 à 60 secondes en cas d’assistance plus prolongée ;
De telles sanctions au niveau du temps auraient un impact bien plus concret sur le résultat de la course et auraient l’avantage de rendre la règle plus équitable et plus dissuasive, indépendamment des moyens financiers des équipes.
Velonews.be continuera à suivre ce dossier et reste à l’écoute de toutes les parties concernées.
(Propos de Gabin le Cozic recueillis par Olivier Gilis)

Photos : Dwars Door Vlaanderen Officiel
