Présents sur place à l’occasion des deux classiques canadiennes, nos confrères de la RTBF ont pu s’entretenir avec Tim Wellens. Le coureur belge ne s’est pas privé de livrer le fond de sa pensée, confirmant au passage ce que nous avions déjà pu pressentir lors des Championnats du monde de Zurich.
Tim Wellens déclare notamment :
« Je voudrais disputer les Mondiaux avec mon équipe Emirates parce que mon coéquipier est Tadej Pogačar et que, clairement, c’est le meilleur coureur. Mais moi, avec mon profil, je ne sais pas rouler contre un Pogačar. S’il attaque, je ne peux pas le rattraper, je n’ai pas les capacités physiques pour ça. Si Tadej avait participé, je ne vois pas comment j’aurais pu rouler contre lui. »
Les propos ont au moins le mérite d’être clairs. Et s’ils nous interpellent, notre intention n’est pas d’en faire le procès de Tim Wellens. Le Belge assume son choix et ses raisons, et libre à chacun de les partager ou non.
Son cas soulève en revanche une question beaucoup plus large qui, elle, mérite à nos yeux un véritable débat : quelle place voulons-nous encore accorder aux sélections nationales dans un cyclisme où les équipes de marque occupent désormais presque tout l’espace ?
Car l’idée revient de plus en plus souvent, notamment sur les réseaux sociaux : puisque les coureurs sont payés par leurs équipes, vivent ensemble, s’entraînent ensemble et passent parfois plus de 200 jours par an avec leurs équipiers, pourquoi devraient-ils soudainement devenir adversaires le temps d’un Championnat du monde ? Certains vont même jusqu’à souhaiter que les Mondiaux s’arrêtent, voire se disputent un jour par équipes de marque.
C’est cette idée, bien davantage que le cas personnel de Tim Wellens, qui nous pose problème.
Et voici pourquoi.
LES ARGUMENTS FALLACIEUX DES RÉSEAUX SOCIAUX
Heureusement, ils sont minoritaires et loin de faire l’unanimité. Cependant, cette petite idée selon laquelle les Mondiaux de cyclisme devraient dorénavant se dérouler par équipes de marque fait doucement son chemin.
Décortiquons les arguments un par un.
1/ « CE SONT LES ÉQUIPES QUI PAIENT LES COUREURS. »
Oui et alors ? Même si ce n’est pas entièrement faux, c’est un argument totalement hors de propos.
Un Championnat du monde avec sa sélection nationale n’est pas une journée ordinaire passée à remplir les obligations pour lesquelles une équipe professionnelle vous rémunère, puisqu’elle n’a pas voix au chapitre. Il y a, derrière le fait de porter son maillot national, une autre forme de récompense : la fierté de représenter son pays et ceux qui vous soutiennent depuis parfois plus de vingt ans !
Enfiler le maillot de l’équipe nationale, c’est représenter pendant quelques heures tout un pays et les innombrables supporters belges de cyclisme qui, toute l’année, suivent ces champions sur les routes, devant leur télévision ou au bord des barrières. Ce sont ces mêmes supporters qui applaudissent Tim Wellens lorsqu’il gagne sous le maillot d’UAE, même s’ils ne sont absolument pas supporters de son équipe. Et c’est peut-être précisément parce que cette mission échappe à la relation habituelle entre un coureur et son employeur qu’elle est encore plus belle.
C’est aussi une façon pour Tim de rendre la pareille, le temps d’une course, à ces supporters belges qui viennent l’applaudir sur le Tour, les classiques ou n’importe quelle autre épreuve et qui se réjouissent de ses victoires chez UAE. Pourquoi ? Parce qu’avant de voir le logo de son équipe sur son maillot, ils le voient avant tout comme un coureur belge ! Voilà pourquoi cette « seule petite fois sur l’année » compte autant à leurs yeux.
2/ « LA VICTOIRE EST INDIVIDUELLE, PAS COLLECTIVE. »
C’est de nouveau un argument qui manque cruellement de profondeur. On va même pousser le raisonnement plus loin : le vainqueur est individuel, mais LA VICTOIRE NE L’EST PAS !
Un Championnat du monde de cyclisme est peut-être même l’une des plus belles illustrations de cette étrange alchimie : un seul homme franchit la ligne en premier, mais derrière lui, c’est toute la Belgique cycliste qui gagne !
Quand Remco Evenepoel ou Philippe Gilbert deviennent champions du monde, ce ne sont pas seulement eux qui gagnent : c’est toute la Belgique cycliste qui devient championne du monde et qui se lève comme un seul homme !
C’est le mythique maillot belge que l’on voit devant, c’est l’hymne belge qui retentit, c’est le drapeau belge qui monte… et ce sont des millions de passionnés de vélo dans notre plat pays qui ont le sentiment, pendant quelques instants, que cette victoire leur appartient aussi un petit peu ! Et ce serait la même chose dans n’importe quel pays…
Mais la Belgique cycliste, ce ne sont pas seulement huit coureurs sélectionnés pour un dimanche de septembre, ce sont aussi ces bénévoles qui se lèvent à l’aube pour installer des barrières dans un village afin que des gamins de douze ans puissent courir l’après-midi ; ce sont les signaleurs plantés pendant des heures à un carrefour ; ce sont les dirigeants de petits clubs qui donnent leurs week-ends ; les entraîneurs, les mécaniciens, les soigneurs, les commissaires, les organisateurs et tous ceux que les caméras ne montreront jamais !
Ce sont aussi les parents qui conduisent leurs enfants aux courses, les clubs formateurs, les écoles de cyclisme et toutes ces personnes qui accompagnent un jeune coureur bien avant qu’une équipe professionnelle ne lui offre son premier contrat.
Tim Wellens aussi vient de là, par exemple…
Il a grandi dans l’un des pays où la culture cycliste est parmi les plus profondément enracinées, dans un environnement où un enfant qui veut courir à vélo trouve des clubs, des compétitions, des éducateurs, des bénévoles et un calendrier exceptionnellement dense pour apprendre son métier.
Cette Belgique cycliste lui a offert, dès son plus jeune âge, un formidable terrain de formation, bien avant UAE, mais aussi un contrat professionnel à la loterie belge qui finance par millions notre sport favori, et ce, bien avant les salaires mirobolants des Émirats. Est-ce si difficile à comprendre ?

3/ « IL PASSE TOUTE L’ANNÉE AVEC SON COLLÈGUE ET AMI ET, UN JOUR SUR L’ANNÉE, ON LUI DEMANDE D’ÊTRE SON ADVERSAIRE. C’EST DUR POUR LUI ! »
Réponse en 4 temps :
3.1 DU SENTIMENTALISME MAL-PLACÉ
On aurait presque la larme à l’œil quand on lit ce genre de commentaire, comme si nous étions plongés face au dilemme le plus dur de l’existence pour un coureur. Sortez les Kleenex, l’émotion est vraiment à son paroxysme lol.
Bon, redevenons sérieux : si demander à un coureur, un seul jour dans l’année, de représenter tout un pays devient un drame digne d’une tragédie grecque, on est dans l’absurde le plus total ! Un minuscule jour et c’est déjà trop ?
Les coureurs sont de grands garçons qui savent faire la part des choses. Cela a toujours existé et les règles sont connues de tous. Infantiliser les coureurs ou les considérer comme mentalement incapables de faire cette différence reste pour nous une forme d’insulte, quel que soit le sens dans lequel on prend le problème.
Au temps de la grande Quick-Step de Patrick Lefevere, qui reprochait aux équipiers italiens de Tom Boonen ou Johan Museeuw de rouler derrière nos compatriotes lorsqu’ils défendaient leur pays ? Personne ! Et inversement, les Paolo Bettini et autres Michele Bartoli n’ont pas reçu de cadeaux des coureurs belges qui étaient pourtant leurs équipiers le reste de l’année. Pourquoi diable devrait-il en être autrement au XXIe siècle ? Même Patrick Lefevere dans une interview récente ne comprend pas non plus cet état de fait. D’ailleurs la question ne se pose pas actuellement en Italie, en France ou en Espagne où il nous semble impossible qu’un coureur en parle ouvertement.
Et inversons maintenant les rôles.
Imaginons demain Tim Wellens seul en tête d’un Mondial. Qui peut sérieusement penser que Pogačar, sous le maillot slovène, refuserait de faire rouler ses équipiers pour revenir sur lui au seul motif qu’ils portent le même maillot UAE le reste de l’année ? Et surtout, qui le lui reprocherait ? Personne. Sortons de cette naïveté qui frise le ridicule.
3.2 UN CHAMPIONNAT DU MONDE… DES RICHES
Dans le cyclisme actuel, les formations disposant des moyens financiers les plus importants peuvent naturellement attirer et conserver davantage de grands champions, multiplier les leaders et constituer des effectifs d’une profondeur parfois impressionnante.
Faire courir un Championnat du monde par équipes de marque reviendrait donc à reproduire, voire à accentuer, un rapport de forces que nous observons déjà pendant toute la saison, à notre plus grand regret.
Par conséquent, l’équipe la plus puissante serait souvent aussi l’une des plus riches. Et elle partirait, presque mécaniquement, avec un avantage considérable.
À ce moment-là, que célèbrerions-nous ? La meilleure nation cycliste ou la structure qui a eu les moyens de réunir le plus grand nombre de champions sous le même maillot ? Ce serait, quelque part, le championnat du portefeuille. Horreur !
3.3 UN LEADERSHIP INJUSTE
Il y a enfin une contradiction supplémentaire dans ce raisonnement. Nous allons prendre UAE pour pousser la logique jusqu’au bout. Cette équipe choisirait naturellement Tadej Pogačar comme leader incontesté pour un Championnat du monde.
Mais le hic, c’est qu’elle possède dans ses rangs une concentration exceptionnelle de talents et de leaders potentiels : João Almeida, Isaac Del Toro, Jan Christen, mais aussi Brandon McNulty, Jhonatan Narváez, Jay Vine ou encore Adam Yates. Que devrait-on leur demander le jour des Championnats du monde ? João Almeida devrait-il oublier les ambitions du Portugal simplement parce qu’il roule toute l’année aux côtés de Pogačar ? Et si l’un d’eux se retrouve dans une situation favorable au Mondial, devrait-il se sacrifier parce que Pogačar se trouve trente secondes derrière ?
C’est précisément là que l’argument de la fidélité à l’équipe de marque atteint ses limites, car leurs ambitions internationales sont aussi légitimes que celles de Pogačar. Et surtout, seuls les compatriotes du meilleur coureur de l’équipe seraient enchantés d’une telle décision. Où serait donc la dimension internationale d’un tel titre ? Nulle part.
C’est même l’une des beautés extraordinaires du Mondial : il redistribue les rôles que l’argent, les contrats et les hiérarchies des équipes professionnelles ont établis pendant onze mois.
3.4 LE MONDIAL N’EST PAS UNE ANOMALIE
À force de répéter cette petite ritournelle selon laquelle les Mondiaux devraient se disputer par équipes de marque, l’idée finit par faire son chemin même si elle ne séduit pour l’instant pas la majorité des fans de cyclisme.
Alors notre dernier argument contre cette idée est peut-être le plus puissant : le système des nations permet à des coureurs venant de pays moins dominants dans le cyclisme professionnel de devenir, pour une journée, le centre de leur pays.
Si l’on reprend l’exemple d’UAE, Del Toro peut porter les espoirs du Mexique, Narváez ceux de l’Équateur, Christen ceux de la Suisse, McNulty ceux des États-Unis. Et ils ont parfaitement le droit d’en rêver. Car non, le Mondial n’est pas une anomalie dans la saison professionnelle, c’est précisément cette journée particulière où les hiérarchies professionnelles cessent volontairement de s’appliquer.
Et c’est très bien comme ça !

Photo d’illustration : A.S.O. / Charly López
