En s’imposant en solitaire au Collado del Alguacil, sur l’étape reine de la Vuelta, Mikel Landa a offert à Soudal Quick-Step son dernier grand frisson en tant que leader sur une course de trois semaines. Le Basque rentre au pays la saison prochaine. Son départ, conjugué aux choix de recrutement pour 2027, signe la fin d’une parenthèse : celle où l’équipe belge nourrissait des ambitions de classement général sur les grands tours. Analyse d’un retour aux sources.
Il y avait quelque chose de symbolique dans les larmes de Mikel Landa, samedi, à l’issue de cette 20e étape du Tour d’Espagne. À 36 ans, le grimpeur basque signait sa première victoire depuis plus de cinq ans, au terme d’un raid solitaire lancé à sept kilomètres de l’arrivée, devançant Tobias Halland Johannessen et le Belge Ramses Debruyne. Une résurrection après une saison qu’il a lui-même qualifiée de pire de sa carrière, marquée par une lourde chute sur son Tour du Pays basque. Mais au-delà de l’émotion, ce succès a des allures de chant du cygne. Pour Landa d’abord, dont ce pourrait être l’un des derniers grands tours. Pour Soudal Quick-Step surtout, dont il incarnait la dernière véritable ambition en haute montagne.
UN DÉPART LOURD DE SENS
Le Basque quitte en effet l’équipe. Son retour chez Euskaltel-Euskadi, la formation où il avait débuté entre 2011 et 2013, a été officialisé au mois d’août. Un retour aux sources, sur les terres qui l’ont vu naître aux yeux cyclisme international. Landa a d’ailleurs reconnu avoir hésité, flatté par les messages de Remco Evenepoel qui souhaitait le voir prolonger, avant que la raison ne l’emporte sur l’ego. Cette anecdote résume à elle seule le paradoxe de la situation : l’équipe qui l’avait recruté pour évoluer aux avant-postes des Grands Tours n’a plus, désormais, de leader de classement à accompagner.
Il faut se souvenir du contexte de son arrivée. Fin 2023, Soudal Quick-Step mise gros sur Evenepoel et construit autour de lui une garde rapprochée de grimpeurs. Landa en est la pièce maîtresse, rejoint au fil des saisons par Valentin Paret-Peintre, Louis Vervaeke ou Ilan Van Wilder. L’objectif est limpide : rivaliser sur les Grands Tours, terrain qui n’a jamais été l’ADN historique de la maison.
QUAND LE WOLFPACK S’AVENTURAIT LOIN DE SES TERRES
L’équipe fondée par Patrick Lefevere s’est bâtie une légende sur les pavés et les classiques, non pas dans les cols. Le surnom de Wolfpack évoque les flandriennes, Paris-Roubaix, le Tour des Flandres, les sprints massifs, pas les arrivées au-dessus de 2 000 mètres. Pourtant, l’incursion sur le terrain des trois semaines n’a pas commencé avec Evenepoel. Elle avait un précurseur, souvent oublié : Enric Mas.
En 2018, le Catalan, alors sous les couleurs de Quick-Step, crée la sensation en terminant deuxième de la Vuelta, derrière le seul Simon Yates. Une révélation au plus haut niveau, qui laisse entrevoir un futur candidat aux Grands Tours. Mais l’équipe, encore tournée vers les classiques et les sprints, ne bâtit pas de projet général autour de lui. Mas file alors chez Movistar pour y assouvir ses ambitions de classement. Le clin d’œil du calendrier est cruel : c’est ce même Enric Mas qui s’apprête à remporter la Vuelta 2026 sous le maillot de Movistar, pendant que son ancienne formation s’apprête, elle, à refermer définitivement cette parenthèse.
Entre Mas et Landa, il y eut donc surtout Evenepoel, et l’aventure fut brillante. Sous les couleurs de l’équipe, le Brabançon a remporté la Vuelta 2022, offrant à la formation son premier grand tour de l’ère moderne, décroché deux titres mondiaux et deux sacres olympiques à Paris, avant de terminer sur le podium du Tour de France 2024. Landa, de son côté, avait apporté son expérience et sa régularité, lui dont le palmarès sur trois semaines force le respect : maillot de meilleur grimpeur du Giro 2017, trois victoires d’étape sur le Giro, deux sur la Vuelta, et une kyrielle de places d’honneur au général des plus grandes épreuves.

Crédit photo : A.S.O/Toni Baixauli
2027 : LE VIRAGE EST ACTÉ, MAIS NUANCÉ
Le départ d’Evenepoel vers Red Bull-BORA-hansgrohe, fin 2025, a tout changé. Privée de sa figure de proue, la direction, désormais pilotée par Jurgen Foré, a opéré un recentrage manifeste vers l’ADN historique. Dès la cuvée 2026, les recrutements parlaient d’eux-mêmes : Jasper Stuyven, Dylan van Baarle et Laurenz Rex, trois profils de flandriens purs, sont venus renforcer le secteur des classiques.
La tendance se confirme pour 2027, avec une bascule assumée. L’équipe, qui deviendra Soudal Safety Jogger, perd Landa et n’a recruté aucun leader de Grand Tour pour le remplacer. Les arrivées annoncées, comme le jeune Ceriel Desal ou le rouleur Lorenzo Milesi, ne dessinent pas le profil d’une formation taillée pour les cimes.
Il faut toutefois se garder d’un raccourci. La Wolfpack n’abandonne pas la montagne pour autant. Paret-Peintre, vainqueur d’étape sur le Giro 2024 et sur le Tour 2025, Van Wilder, médaillé de bronze du chrono mondial 2025, ainsi que Vervaeke et Cras figurent tous dans l’effectif 2027. La nuance est donc de taille : ce n’est pas la haute montagne que l’équipe déserte, mais l’ambition d’un leader de classement général capable de viser le podium d’un Giro, d’une Grande Boucle ou d’une Vuelta. Ces coureurs resteront des équipiers précieux ou des chasseurs d’étapes, pas des candidats au maillot rouge, jaune ou rose.
MAGNIER, LE SYMBOLE DU NOUVEAU CAP
S’il fallait une illustration de cette philosophie retrouvée, elle porte un nom : Paul Magnier. Le sprinteur français de 22 ans, auteur d’une trentaine de victoires en trois saisons sous le maillot de l’équipe, a récemment repoussé les avances insistantes de Red Bull-BORA-hansgrohe, pourtant dotée du plus gros budget du peloton. Sous contrat jusqu’en 2029, il a fermé la porte avec des mots qui sonnent comme une profession de foi. « Je me sens très bien chez Soudal Quick-Step, j’ai un très bon lead-out, j’ai toujours quelqu’un pour contrôler la course », a-t-il confié à L’Équipe. « Red Bull monte une grosse équipe, mais je fais confiance à 100 % à Quick-Step, et ils me font confiance aussi. Avec Jürgen, on essaie de construire une équipe autour de moi pour les classiques et les sprints ».
Cette dernière phrase est capitale. Elle dessine, en creux, le projet de la direction : bâtir autour d’un sprinteur d’élite et d’un noyau de flandriens, exactement là où l’équipe a toujours excellé. Là où Red Bull cherche des victoires de classement, la Wolfpack revendique les classiques et les arrivées massives. Deux visions opposées du cyclisme, deux trajectoires qui se croisent.
LA FIN D’UNE PARENTHÈSE, PAS D’UNE HISTOIRE
Landa, en larmes au sommet d’un col andalou, aura donc été le dernier des Mohicans, l’ultime représentant d’une époque où Soudal Quick-Step regardait vers les sommets avec des ambitions de général. Son sacre, aussi émouvant soit-il, referme un chapitre entamé timidement avec Mas, sublimé avec Evenepoel, et prolongé par sa propre expérience.
Reste à savoir si ce retour aux sources sera couronné de succès. L’histoire du cyclisme a montré que les identités fortes finissent souvent par payer. En renouant avec ce qui a fait sa légende, les pavés, le vent, la vitesse pure, l’équipe belge fait un pari cohérent, peut-être plus sage que l’aventure coûteuse des Grands Tours. Mais elle renonce aussi, pour un temps, au frisson des cimes et à la lumière si particulière qu’offre un maillot de leader sur les routes d’une épreuve de trois semaines. Le vélo est fait de ces choix. Celui-ci a le mérite de la clarté.

Crédit photo : A.S.O/Toni Baixauli
