Brandon McNulty a créé la surprise dimanche sur le mont Royal. Remco Evenepoel a pris la douzième place, Wout van Aert la vingt‑huitième. Comment la Belgique, annoncée parmi les favorites, est‑elle passée à côté de la course en ligne ?
La Belgique rentre de Montréal avec cinq médailles, dont une seule en or. Le décompte flatte moins qu’il n’y paraît : quatre viennent des épreuves chronométrées. Sur les courses en ligne, seule Fleur Moors a sauvé quelque chose, un bronze chez les espoirs féminines. C’est très peu pour une nation de cyclisme comme la nôtre mais on va plutôt voir le verre à moitié plein plutôt qu’à moitié vide : la Belgique était en tête au tableau des médailles après les chronos et le bilan était à ce moment-là excellent ! Une semaine après, c’est la soupe à la grimace mais il faut raison garder et voir le tableau d’ensemble.
ARMIRAIL A SERRÉ LA VIS, VAN DER POEL A TRANCHÉ
Dimanche, sur 273 kilomètres et près de 3 800 mètres de dénivelé, Brandon McNulty s’est glissé hors du groupe de tête à 32 kilomètres de l’arrivée et personne ne l’a revu. L’Américain l’emporte devant Michael Matthews et Mathieu van der Poel. Cinquante‑huit coureurs sur 181 ont vu l’arrivée. Un podium de gabarits solides, que la plupart des observateurs rangeaient dans la case des outsiders.
Tactiquement, la Belgique n’a presque rien eu à porter. Le Mexique et les Pays‑Bas ont fait une grande partie du travail derrière l’échappée, si bien qu’Alec Segaert n’a été que peu sollicité. Il a pourtant disparu des radars dès que Bruno Armirail a serré la vis, à 170 kilomètres de l’arrivée, au moment où le peloton abordait le circuit local. Le forcing du Français a écrémé à tel point que le contingent belge s’est évaporé derrière les attaques de Valentin Paret‑Peintre et Jordan Jegat. Nys, Vermeersch, Benoot et Hermans ont quitté le récit. Les deux leaders se sont retrouvés seuls. Déception !
Van Aert a alors anticipé à 87 kilomètres du but et s’est glissé dans un groupe de sept avec van der Poel, Van Gils, Healy, Onley, Roglič et McNulty. Le Néerlandais a attaqué dans la Pagnuelo. L’Anversois n’a pas répondu dans la roue, mais il est revenu. Van der Poel a remis une accélération, cette fois avec Simmons et Onley. Le Belge est resté sur place.
Evenepoel a vécu une course d’une autre nature. Resté à l’abri après le mouvement de van der Poel au sein du groupe des favoris, il a d’abord tenu une position d’attente confortable. Puis les jambes l’ont lâché dans chaque bosse. Il rentrait dans la douleur, se faisait décrocher à la montée suivante, et recommençait. Le manège a duré jusqu’à l’arrivée. Van Aert, dont la course personnelle était pliée, l’a attendu et ramené une fois dans le groupe de tête.
« LES LUMIÈRES SE SONT ÉTEINTES »
Aucun des deux n’a cherché de circonstance atténuante au micro. Van Aert a posé son diagnostic sans détour : « Les jambes ont fait très mal très tôt. J’ai fait une bonne course, mais les lumières se sont éteintes à quatre ou cinq tours de la fin », relate Cyclingnews. Puis cette phrase, qui se veut comme une sorte d’aveu : « Le circuit était un peu limite pour moi et je ne peux pas faire mieux si je ne suis pas au top. On a fait le maximum et les autres étaient meilleurs », expliquait-il au micro de la RTBF. Montréal était sa dernière course de la saison.
Evenepoel a été plus sec encore. « Je n’étais pas dans un grand jour ce dimanche. Je n’ai pas été à la hauteur ». « Dès le premier tour, le rythme était tellement élevé qu’il n’y avait pas beaucoup de moments pour récupérer. C’était dur de tout le temps revenir. Je ne suis pas le genre de personne qui cherche des excuses ».
Deux leaders en difficulté le même dimanche, cela arrive. C’est plus embarrassant quand on est parti en affichant des ambitions.
DEUX PRÉPARATIONS PAS IDÉALES OU UN VIRUS ?
Se fixer des objectifs élevés impose de se préparer au poil. Celle de van Aert, ne l’a semble-t-il pas été. Participer au Tour d’Espagne n’était pas une mauvaise idée sur papier. Il y a d’ailleur été brillant : deux victoires d’étape, le maillot vert, le prix de la combativité. Il n’y a rien ménagé, ni pour construire sa condition, ni pour servir ses coéquipiers, ni pour emmener Matthew Brennan vers le succès. En a‑t‑il trop fait ? La question est légitime. Et le plus dur, c’est qu’il tenait peut‑être là sa dernière occasion de porter l’arc‑en‑ciel.
Mathieu van der Poel a fait l’inverse. Il est arrivé au Canada avec deux kilos en moins et une préparation construite sur cette seule date, en annonçant même que le parcours était « un tantinet trop difficile » pour lui. Il a terminé troisième.
La Vuelta n’était pas une erreur en soi. Van Aert y est allé chercher des étapes et il a rempli son contrat. Mais on ne se prépare pas de la même manière pour un sprint massif et pour douze ascensions de la Camillien‑Houde. Il fallait choisir. Au regard de la course, il a peut‑être laissé trop d’énergie dans ses divers combats espagnols.
EVENEPOEL AVAIT ANNONCÉ SON MANQUE DE PUNCH
Chez Evenepoel, la lecture est plus délicate. Il sortait d’un Tour de France terminé à la deuxième place, avec deux victoires d’étape à la clé. Il avait fixé le Canada comme grand objectif de sa seconde partie de saison : les deux classiques, puis les Mondiaux. Pour y arriver, il a choisi l’altitude, comme pour préparer la Grande Boucle.
Le pari n’est gagné qu’à moitié. Il s’est imposé à Québec. Il a conservé son titre mondial du chrono, devenant le premier coureur à en gagner quatre d’affilée, ce qui l’installe à hauteur de Fabian Cancellara et Tony Martin. Mais il n’a pas réussi à faire tenir dans une même préparation deux efforts qui ne demandent pas la même chose.
Il l’avait d’ailleurs dit avant la course : « J’ai toujours un peu ça, quand je viens de l’altitude, de manquer ensuite ce petit surplus de punch », disait-il à WielerFlits, le 15 septembre dernier. Douze jours plus tard, il a perdu le Mondial exactement là, sur les relances sèches des bosses montréalaises. L’hypothèse d’un poids repris depuis le Tour, trois kilos selon certains, circule aussi. Lui n’en a pas dit un mot dimanche soir.
UNE FAILLITE COLLECTIVE
Si les deux leaders ont manqué leur rendez‑vous, ils ne l’ont pas manqué seuls. Leurs coéquipiers d’un jour ont lâché prise très tôt, et la question du casting se pose.
Le parcours était‑il trop dur pour les hommes retenus par Serge Pauwels ? Certains avaient leur légitimité : Van Gils a accompagné le mouvement de van der Poel. Nys, Vermeersch, Hermans et Benoot, eux, n’ont jamais pesé. La canicule de cet été a peut‑être laissé des traces sur les organismes. Le cas Benoot interroge davantage : tombé au Renewi Tour en août, deux déchirures musculaires et une côte cassée, il confiait encore ressentir les suites de sa chute à moins de deux semaines du Mondial.
Pour composer ces huit, Serge Pauwels avait écarté Ramses Debruyne. Il n’avait ni Tim Wellens, ni Ilan Van Wilder, ni Victor Campenaerts, ni Florian Vermeersch, ni Cian Uijtdebroeks, tous indisponibles. Mais Jarno Widar, Lennert Van Eetvelt et Jenno Berckmoes sont restés à la maison sans que l’indisponibilité soit invoquée. Sur un tel tracé, ces profils‑là, Van Eetvelt le premier, auraient pu épauler Evenepoel dans la dernière heure.
Que dire alors de Jarno Widar qui avait prévenu qu’il ferait tout ce qu’il peut pour aider nos leaders ? Widar a expliqué qu’il avait trouvé l’argument de son manque d’expérience assez surprenant et nous partageons aussi ses doutes. Rappelons aussi que Jarno n’est pas non plus repris pour le championnat d’Europe alors que certaines parties très raides lui conviendraient à merveille. Widar l’a expliqué récemment : les Championnats d’Europe étaient bien une possibilité pour lui, mais il a préféré orienter sa fin de saison vers des courses italiennes. Il conteste d’ailleurs la manière dont son absence a parfois été présentée comme une « défection » ou une sélection refusée. Entendez par là qu’il n’était pas certain là non plus d’être sélectionné. Surprenant… et inquiétant.
À moins que cette débâcle collective ne trouve son origine dans un problème sanitaire qui aurait touché l’ensemble de la délégation partie au Canada. C’est ce que laisse sous-entendre le Monsieur vélo de la RTBF, Rodrigo Beenkens, dans le podcast « On connait nos Classiques ». D’après ses informations, des personnes auraient été touchées par un virus et même dû être placées en quarantaine.
LJUBLJANA DIMANCHE
Pour le double champion olympique, il va vite falloir se remobiliser : le championnat d’Europe se court dimanche 4 octobre à Ljubljana, sur 196,2 kilomètres. Il y sera entouré d’un tout autre groupe, avec Berckmoes, Debruyne, Hermans, Herregodts, Van Gils, Van Wilder et Vervaeke. Deux des hommes laissés à l’écart de Montréal en font partie.
Ni McNulty, ni Matthews, ni van der Poel, ni Del Toro ne seront au départ. Tout comme Paul Seixas. Le plateau sera nettement moins dense qu’à Montréal, et Remco y arrivera avec quelque chose à démontrer. Il l’a dit lui‑même dimanche soir : « Il reste encore beaucoup à venir. J’espère que les choses iront un peu mieux dès la semaine prochaine (celle-ci). »
