Dimanche entre Ljubljana et Šenčur, le Brabançon court après le seul titre international qui manque encore à son palmarès, sur une côte à plus de dix pour cent qu’il faudra franchir cinq fois. L’occasion est là, l’absence de Tadej Pogačar aussi. Mais il n’a eu que septante-deux heures chez lui pour digérer Montréal.
Remco Evenepoel disputera dimanche 4 octobre la course en ligne du championnat d’Europe : 196,3 kilomètres entre Ljubljana et Šenčur en Slovénie. Il y sera le leader désigné d’une sélection belge de huit hommes, une semaine seulement après un Mondial où il a déçu sur la course en ligne, avec une douzième place, une vingt‑huitième pour Wout van Aert et des équipiers évaporés avant la dernière heure. L’occasion de se refaire arrive vite. Peut‑être trop vite.
Remco est un homme qui aime les symboles, les maillots et les victoires de prestige. Quatre titres mondiaux du contre‑la‑montre, un titre mondial sur route, deux médailles d’or olympiques, deux titres européens du chrono : il ne manque au Brabançon que le maillot européen sur route. L’an dernier, il en était passé tout près, deuxième derrière Pogačar, Paul Seixas complétant le podium. Et le seul homme qui l’a devancé sur cette épreuve ne sera pas au départ. Voilà pour la motivation.
UN PARCOURS QUI NE TRICHE PAS
Reste le terrain, et il ne fera aucun cadeau.
Le tracé se lit en deux temps. Quatre‑vingt‑cinq kilomètres d’abord, roulants, depuis la capitale slovène, avec un passage par Komenda, la commune où Pogačar a grandi. Puis cinq tours d’un circuit de vingt‑deux kilomètres qui concentrent toute la sélection, pour un total d’environ 2 600 mètres de dénivelé.
La Mozjanca sera l’épicentre de la course : deux kilomètres cent à un peu plus de dix pour cent de moyenne, sur une route étroite où la position se prend avant le pied et ne se rattrape plus ensuite. Ces pentes parleront à quiconque a déjà arpenté les Ardennes, puisqu’elles sont peu ou prou celles de la Roche‑aux‑Faucons par exemple. En double vainqueur de Liège‑Bastogne‑Liège, Evenepoel sait très bien à quoi s’attendre.
Mais le détail qui décidera de la course se trouve ailleurs. L’arrivée est jugée une dizaine de kilomètres après le dernier sommet. Autrement dit, la Mozjanca trie sans conclure. Celui qui basculera en tête devra encore tenir dix kilomètres sur des routes qui servent les poursuivants bien plus que lui. Ce format ne récompense pas le meilleur grimpeur du plateau, mais celui qui saura placer son effort au bon moment et administrer un écart. Tout l’art du Brabançon tient précisément là.
SEPTANTE‑DEUX HEURES POUR SE REMETTRE D’APLOMB
Encore faut‑il arriver entier. Et sur ce point, le dossier se complique sérieusement.
Atterrissage à Bruxelles mardi 29 septembre au petit matin, après six heures et demie de vol. Départ de la délégation belge pour la Slovénie ce jeudi à seize heures dix. Remco a, lui, obtenu vingt‑quatre heures de répit supplémentaires pour se reposer en vue de la course de dimanche. Bref, trois jours à la maison et six heures de décalage à rembourser dans le sens le plus rude, celui du retour vers l’Europe. Le principal intéressé ne s’en cache pas : « Il faudra que ça suffise. Même si la préparation ne sera pas simple avec ce nouveau décalage horaire. » Et cet espoir vaut peut‑être aveu de fatigue : « J’espère être bien meilleur que je ne l’étais dimanche. »
On comprend dès lors pourquoi il renonce au chrono du mercredi 7 octobre, vingt‑deux kilomètres qu’il aborderait en tenant du titre. Sa saison ne s’arrête pas en Slovénie : le Tour de Lombardie l’attend le 10 octobre, le Chrono des Nations à la fin du mois, en passant par les Tre Valli Varesine.
Sacrifier une échéance sur quatre n’est pas un renoncement, c’est une opération comptable. Sander De Pestel et Ilan Van Wilder défendront les couleurs belges à sa place.

Crédit photo : UCI
LE ROI EST ABSENT, VIVE LE ROI
Tadej Pogacar ne prendra pas le départ chez lui. C’est maintenant officiel. Sa chute sur la Vuelta lui a laissé une commotion, une fracture de la clavicule gauche et des fractures cervicales. Le détail mérite d’être souligné, car il dit quelque chose de l’homme : le Slovène avait obtenu le feu vert de son chirurgien et se déclarait prêt à rouler devant son public. C’est son équipe qui a tranché, en préférant préserver une reprise début 2027. Mauro Gianetti, patron d’UAE, n’a laissé aucune place au doute. « Le souhait de Tadej de participer aux championnats d’Europe est compréhensible, mais c’est trop tôt. Sa santé est la priorité donc ça n’arrivera pas », expliquait‑il à Eurosport. La Slovénie s’appuiera sur Primoz Roglic, vingt‑et‑unième à Montréal, épaulé par Matej Mohoric.
Le reste du plateau a de la tenue sans avoir le relief canadien. Giulio Ciccone et Giulio Pellizzari pour l’Italie, Juan Ayuso pour l’Espagne, Mads Pedersen pour le Danemark, Romain Grégoire et Kévin Vauquelin pour la France, Jan Christen et Marc Hirschi pour la Suisse, Mathias Vacek pour la République tchèque. Du beau monde, mais trois des quatre premiers du Mondial, Brandon McNulty, Michael Matthews et Mathieu van der Poel, ne courent pas ses championnats. La densité baisse d’un cran, et elle baisse exactement au moment où le Belge en a besoin.
UNE SÉLECTION PLUS ÉQUILIBRÉE QU’À MONTRÉAL
Restait la question la plus sensible, celle de l’entourage.
Serge Pauwels a retenu Jenno Berckmoes, Ramses Debruyne, Sander De Pestel, Quinten Hermans, Maxim Van Gils, Ilan Van Wilder et Louis Vervaeke. De Pestel, coureur chez Decathlon CMA CGM, a intégré le groupe le 24 septembre à la place de Rune Herregodts, après une Vuelta où il s’est comporté en équipier modèle pour Felix Gall.
La comparaison avec le Canada plaide en faveur de ce huit. À Montréal, la Belgique n’avait personne à mettre dans les roues d’Evenepoel quand la course s’est jouée en côte, et le sélectionneur l’a payé sans discuter. Ici, Van Wilder et Vervaeke apportent ce qui manquait alors : deux coureurs dont le métier consiste à tenir un rythme dans une bosse au service d’un autre. Il retrouve, en quelque sorte, son ex‑garde rapprochée. Van Gils, qui fut avec van Aert le seul Belge présent dans le mouvement décisif de van der Poel dimanche dernier, arrive avec la preuve qu’il encaisse ce genre de pente. Hermans doit, lui, se mettre au diapason. Et Lennert Van Eetvelt, dont l’absence du Mondial se discutait, figure cette fois parmi les réservistes, mais c’est dans la sélection qu’il devait figurer au vu de son état de forme ! Incompréhensible…
Hermans et Van Gils rentrent directement du Canada et partagent donc le handicap horaire de leur leader. Debruyne découvre la sélection nationale. Et huit hommes sur un circuit étroit, c’est le minimum dont la Belgique a besoin pour tenir une course que personne n’a intérêt à laisser s’endormir. Le plat pays peut, sur le papier, protéger son chef de file jusque dans la dernière heure de course et les ultimes ascensions de la Mozjanca. Au‑delà, il sera seul, comme tous les autres.
UN ÉTAT DE FORME EN QUESTION ET UN BESOIN DE RASSURER
Alors, une chance ? Plus que cela.
Trois éléments le servent, et ils ne sont pas minces. Le seul homme qui l’ait battu sur cette course reste à la maison. La pente de la Mozjanca est celle d’une côte sur laquelle il a bâti une partie de sa réputation. Et les dix kilomètres qui séparent le dernier sommet de la ligne conviennent à un rouleur capable de gérer une avance, exercice dans lequel aucun grimpeur pur ne lui rend de points.
Un seul élément lui nuit vraiment, et il est le moins mesurable de tous. Son état de forme demeure une inconnue que lui‑même ne lève pas, et près de deux cents kilomètres avec 2 600 mètres de dénivelé ne pardonnent pas les organismes approximatifs. La motivation, elle, ne manquera pas : à vingt‑six ans, avec une seule case vide à son palmarès international, il n’a besoin de personne pour se remobiliser.
Dimanche, la réponse viendra probablement de ses jambes plutôt que de la Mozjanca.
