L’image était forte sur les Champs-Élysées. Alors que le Tour s’achevait, Jordan Jegat n’a pas caché son émotion ni son inquiétude aux micros des journalistes : « Cette équipe mérite de continuer ». Un cri du cœur qui résonne aujourd’hui comme un appel à l’aide. Avec l’annonce du retrait de TotalEnergies, la structure historique dirigée par Jean-René Bernaudeau se retrouve sans sponsor principal pour la saison prochaine.
Pour tenter de conjurer le sort, Stéphane Heulot a rejoint la direction l’hiver dernier. L’objectif était clair : apporter son expertise dans la recherche de partenaires. On se souvient de la frustration d’Heulot en Belgique, lorsqu’un projet de co-sponsoring pour l’équipe Lotto s’était heurté à des rumeurs de fusion avec la structure de Jean-François Bourlart, provoquant son départ précipité. Mais aujourd’hui, en Vendée, la magie n’a pas encore opéré. Les pistes évoquées avant le Tour n’ont pour le moment rien donné, et la menace d’une disparition pure et simple plane sur une équipe qui a pourtant écrit certaines des plus belles pages du cyclisme français contemporain.
Un modèle économique à bout de souffle
La situation de la formation vendéenne n’est malheureusement pas un cas isolé : c’est le modèle historique du cyclisme qui vacille. Contrairement au football, une équipe cycliste reste démunie financièrement : aucune recette de billetterie n’est possible, les droits télévisuels sont captés par les organisateurs, et le marché des transferts est pratiquement inexistant.
Privée de ces leviers, une équipe dépend à 95 % du bon vouloir de ses sponsors-titres. Si ces derniers se retirent, l’édifice s’écroule. Depuis 2020, l’hécatombe s’accélère et provoque la disparition du savoir-faire franco-belge. On peut citer l’effondrement récent de formations comme Wagner-Bazin WB, La Pomme Marseille (Delko), B&B Hotels-KTM, ou encore la tragédie des trois équipes d’Arkéa-B&B Hôtels. Même une structure historique comme St Michel-Préférence Home-Auber 93 a dû stopper son équipe masculine : pour les sponsors, le retour sur investissement est désormais sans commune mesure chez les femmes, où un budget équivalent permet d’accéder au plus haut niveau mondial.
De surcroît, le rôle de tremplin de la structure vendéenne (via le Vendée U) est directement menacé par l’émergence des équipes réserves (Development Teams) du World Tour, qui accaparent désormais les meilleurs juniors dès l’âge de 18 ans et court-circuitent les pépinières traditionnelles.

La genèse et la première Voecklermania (2004)
Pour comprendre l’attachement du public à cette formation, largement avant TotalEnergies, il faut remonter au début des années 2000. Jean-René Bernaudeau lance son équipe professionnelle, prolongation naturelle de son vivier amateur, le Vendée U. Les cadres de ce projet naissant s’appellent alors Jérôme Pineau, Sylvain Chavanel, et un certain Thomas Voeckler.
Le premier véritable séisme intervient sur le Tour de France 2004. Dans une étape de transition, une échappée fleuve se forme. Derrière, Lance Armstrong et son armada laissent filer plusieurs minutes. Thomas Voeckler s’empare largement du maillot jaune et la « Voecklermania » s’embrase. Ti-Blanc, comme on le surnomme, va défendre sa tunique bec et ongles pendant dix jours face au grand patron américain (qui remportera cette année-là son 6ème Tour, avant d’en être déchu). Le public français se passionne pour ce coureur au style atypique, qui se bat avec ses tripes. Il terminera l’épreuve en ramenant le maillot blanc à Paris. La légende de la structure Bernaudeau est née.

Le miracle de 2010
L’histoire de l’équipe est un éternel recommencement, fait de hauts vertigineux et de crises profondes. En 2010, le sponsor Bbox Bouygues Telecom annonce son retrait. L’équipe est en sursis, menacée de disparition, et Jean-René Bernaudeau se voit contraint de libérer ses coureurs, y compris des talents comme Pierre Rolland.
Pourtant, sur les routes du Tour, les hommes en bleu réalisent une course exceptionnelle :
- L’étape de Bagnères-de-Luchon : Thomas Voeckler s’isole dans le port de Balès et va s’imposer en solitaire. Derrière lui, la course au général bascule : Andy Schleck déraille en pleine attaque, Alberto Contador en profite, et le Luxembourgeois perd le maillot jaune pour 8 petites secondes.
- Le maillot à pois : Anthony Charteau réalise le Tour de sa vie et ramène la tunique de meilleur grimpeur à Paris.
Malgré ces exploits, à la fin de la saison, les caisses sont vides. Thomas Voeckler, très courtisé, est sur le point de signer un contrat record avec Cofidis. C’est alors que Bernaudeau l’appelle in extremis : Europcar accepte de reprendre l’équipe, mais à une condition stricte, que Voeckler reste. Le leader signe, Pierre Rolland reste à ses côtés, et l’équipe renaît de ses cendres.
L’épopée Europcar de 2011 : Si près des étoiles
Ce sauvetage miraculeux ouvre la voie à un Tour de France 2011 qui restera gravé dans les mémoires. À partir de l’étape de Saint-Flour, Voeckler reprend le maillot jaune. La France se remet à rêver : peut-il faire mieux qu’en 2004 ?
Dans les Pyrénées, et notamment au plateau de Beille, Voeckler est héroïque. Il suit tour à tour les attaques d’Andy Schleck, d’Alberto Contador et de Cadel Evans. Ce jour-là, le Petit Poucet tient tête aux géants, magistralement épaulé par un Pierre Rolland virevoltant qui s’affirme comme la véritable révélation de juillet. La structure vendéenne, alors simple équipe de deuxième division invitée sur l’épreuve, court avec l’assurance d’une armada World Tour.

Ce jour-là, au plateau de Beille, Thomas Voeckler est le patron du Tour.
La désillusion des Alpes
Dans les Alpes, la tension est à son comble. On se souvient de la chevauchée d’Andy Schleck, parti pour une échappée fantastique de 60 kilomètres vers le Galibier. Contador craque, mais Voeckler résiste jusqu’à l’agonie et sauve son maillot jaune pour une quinzaine de secondes. L’espoir est immense : Schleck pourra-t-il récupérer ? Cadel Evans, souvent étiqueté comme un perdant magnifique, va-t-il coincer ?
L’illusion prend fin le lendemain, sur la route de l’Alpe d’Huez. Dès les premières pentes du Télégraphe, Contador attaque. Schleck suit. Evans, en difficulté, lâche prise. Voeckler, voyant l’Australien distancé, se sent pousser des ailes et se lance seul en chasse-patate. C’est l’erreur tactique fatale : il s’épuise seul dans pendant que Cadel Evans retrouve des équipiers et organise la poursuite. Voeckler perdra le maillot jaune ce jour-là.
Mais le conte de fées de la structure Bernaudeau n’est pas terminé. Pierre Rolland tire les marrons du feu. Dans la montée de l’Alpe d’Huez, il dépose Alberto Contador et le champion olympique Samuel Sánchez pour s’offrir une victoire d’étape mythique, devenant le premier Français à s’y imposer depuis Bernard Hinault (devant Greg LeMond).

| Les dates clés de la structure sur le Tour |
| 2004 (Brioches La Boulangère) : Épopée Voeckler (10 jours en Jaune, Maillot Blanc). |
| 2010 (Bbox Bouygues Telecom) : Victoire de Voeckler (Luchon), Maillot à Pois pour Charteau. |
| 2011 (Europcar) : Voeckler 4ème du général (10 jours en Jaune), Victoire de Rolland à l’Alpe d’Huez. |
| 2017 (Direct Énergie) : Victoire de Lilian Calmejane à la Station des Rousses. |
| 2024 (TotalEnergies) : Anthony Turgis triomphe sur la 9e étape du Tour de France 2024 et les chemins blancs |
Le coup de tonnerre et la parenthèse internationale : L’ère Peter Sagan et l’arrivée de TotalEnergies
L’histoire de la structure de Jean-René Bernaudeau ne serait d’ailleurs pas complète sans évoquer le formidable coup de poker réalisé à l’été 2021. Alors que l’équipe cherche un second souffle médiatique et sportif, le manager vendéen réussit l’impensable : faire signer Peter Sagan. En attirant le triple champion du monde et septuple maillot vert pour les saisons 2022 et 2023, l’équipe change littéralement de dimension.
La structure foncièrement française s’internationalise subitement. Dans les bagages de la rockstar slovaque débarquent non seulement des équipiers dévoués, mais surtout des partenaires techniques de très grand calibre, à l’image du géant américain Specialized. Si sur le plan purement sportif, le Peter Sagan de TotalEnergies n’est plus le « cannibale » de ses grandes années, son apport en coulisses est de grande valeur.
Sagan apporte à l’équipe une vitrine mondiale, une crédibilité nouvelle auprès des organisateurs garantissant les précieuses invitations (Wildcards) sur les plus grandes épreuves du calendrier, et une exposition médiatique sans précédent pour TotalEnergies. La retraite sur route du champion fin 2023 a refermé cette parenthèse internationale, laissant aujourd’hui l’équipe face au défi immense de se réinventer, une fois de plus, sans tête d’affiche mondiale pour attirer les sponsors.

Un patrimoine cycliste à préserver après le départ de TotalEnergies
Aujourd’hui, l’histoire bégaie de manière inquiétante. Le peloton français a déjà été traumatisé récemment par la disparition brutale de la structure B&B Hôtels de Jérôme Pineau, forçant de nombreux coureurs à s’arrêter ou à trouver des portes de sortie à la hâte en plein hiver. Puis celle d’Arkéa B&B Hôtels d’Emmanuel Hubert disparu l’hiver dernier après le meilleur Tour de leur histoire.
Le comportement de l’équipe TotalEnergies est pourtant irréprochable sur le terrain, même si l’exposition médiatique n’a peut-être pas toujours été à la hauteur des attentes des sponsors. Il s’agit d’un effectif résolument tricolore, profondément ancré dans une démarche de formation avec le Vendée U, qui a fait éclore des dizaines de professionnels au cours des 25 dernières années.
Cette équipe appartient au patrimoine du cyclisme français, au même titre que la mythique structure de Cyrille Guimard (Renault-Gitane, Système U, Castorama) dans les années 80. Espérons que, comme en 2010, Jean-René Bernaudeau parviendra à sortir un lapin de son chapeau. Le Tour de France a besoin de ces histoires-là.

(Article écrit par Gabin le Cozic)
