Reconverti en consultant après avoir mis un terme à sa carrière fin 2025, faute de contrat au lendemain de la fusion Intermarché-Lotto, le Liégeois Tom Paquot porte sur le peloton un regard neuf, à la fois technique et sans langue de bois. À deux tiers de la Vuelta, il a accepté de décrypter pour VeloNews une fin de saison qui s’annonce brûlante, sur la route comme en coulisses. Entretien.
VeloNews : Nous voici aux deux tiers de la Vuelta. Quel bilan tirez-vous de ces deux premières semaines, et surtout depuis l’abandon de Tadej Pogačar, qui portait le maillot rouge ?
Tom Paquot : Il faut d’abord reconnaître la suprématie de Pogačar. Mais c’est vrai que chaque fois qu’il est au départ, on assiste surtout à une belle course pour la deuxième place. Son abandon est malheureux, parce qu’il est consécutif à une chute, et on n’espère jamais voir un coureur contraint à l’abandon de cette façon. Cela dit, la Vuelta qui s’est dessinée depuis est magnifique. Et elle l’était tout autant durant les dix premiers jours, simplement, on ne la filmait pas, parce qu’on ne filme jamais que le premier. Aujourd’hui, ces coureurs qui roulent en permanence pour la deuxième place ont la chance d’être mis en lumière. C’est génial.
Le suspense est donc relancé. Voyez-vous un homme se détacher ? Est-ce l’année d’Enric Mas ? Roglič peut-il encore revenir ? Felix Gall a déjà pris une deuxième place au Giro cette saison…
Mas possède pour l’instant une avance confortable, mais avec le long contre-la-montre de jeudi, je pense que la bataille avec Roglič va vraiment se rallumer pour le dernier week-end. Ce sera passionnant. Gall, en revanche, ne sera sans doute pas dans le match, à cause de sa faiblesse en contre-la-montre. Avec Roglič, c’est différent : il peut reprendre pas mal de temps sur le chrono, et surtout, il gère toujours très bien les fins de grand tour.
Sa préparation a été tronquée. Peut-il, paradoxalement, arriver avec plus de fraîcheur que Mas ?
Peut-être, oui. Mais la Vuelta finit toujours par vous rattraper, de par son profil. Il y a 58 000 mètres de dénivelé sur cette édition, c’est colossal. Et depuis le départ, il fait presque systématiquement plus de 40 degrés. On récupère très mal. Même en arrivant plus frais, sur la dernière semaine, tout le monde se retrouve à peu près au même niveau, parce que le corps n’est plus sur batterie. Tout le monde est un peu dans la même galère.
Justement, la chaleur. Après le Tour en juillet, et maintenant cette Vuelta en grande partie disputée dans le sud, en Andalousie, avec plus de 40 degrés, quelque chose doit-il évoluer ? Du côté des organisateurs, de l’UCI, du syndicat des coureurs, des équipes ?
Bien sûr qu’il y a des choses à mettre en place. Je vais en citer une seule. Hier, tout le monde s’est plaint de la chaleur, mais on donne quand même le départ à 15 heures. C’est un non-sens. Partir à 9 heures du matin, les coureurs seraient les plus heureux du monde. Ce qui bloque, à mon avis, ce sont les audiences télévisées. En règle générale, les organisateurs des grandes courses World Tour ne pensent qu’aux droits qu’ils vont récupérer des sponsors et des publicités. D’où ces départs calés sur des créneaux médiatiquement intéressants. Mais aujourd’hui, on a des arrivées vers 18 heures, souvent une heure de transfert jusqu’à l’hôtel, on passe à table avant 22 heures et on ne dort jamais avant minuit. Ce sont des rythmes horribles. Si on disait aux coureurs de partir plus tôt, quitte à décaler tout le rythme de la journée, on leur offrirait au moins quelques heures de course dans une relative fraîcheur. Les horaires de départ en été, c’est vraiment un point à améliorer.
Sur le plan sportif, Wout van Aert s’est imposé deux fois sur le week-end. Le voyez-vous encore monter en puissance, ou est-il déjà au maximum ?
Van Aert peut toujours nous surprendre. Ramènera-t-il le maillot à pois ? C’est une vraie question. Mais on le sent très confiant. Hier, il faisait ce qu’il voulait, il était serein. Est-il à son maximum ? Je ne peux pas le dire, je ne ressens pas ce qu’il a dans les jambes, heureusement d’ailleurs. Je pense que son objectif est de conserver cette forme pour les Mondiaux. Peut-il faire encore plus fort ? Il en est capable, mais peut-être pas toute la semaine, plutôt un jour ou l’autre. Il devra donc choisir ses étapes et aménager ses efforts.
Côté belge, on a vu Ramsès Debruyne, Jarno Widar, et hier Thibau Nys sur le podium d’étape. Quel bilan tirez-vous du cyclisme belge sur cette Vuelta, au-delà du maillot vert et des deux victoires de Van Aert ?
Debruyne s’était déjà illustré auparavant, et on connaît les qualités de Nys sur une bonne partie de la saison. La Vuelta, c’est souvent le premier grand tour d’un coureur, une forme de test, avec moins de pression en fin de saison. Et on le voit, le vivier belge est toujours bien fourni. Cette densité de jeunes qui arrivent, c’est génial à observer, et très prometteur pour l’avenir.
À propos d’avenir, Topsport Vlaanderen a annoncé la fin de la structure, sans renouvellement. Votre réaction ?
C’est triste. La plupart des juniors n’ont aujourd’hui qu’une option, rejoindre une équipe de développement World Tour. Or tout le monde n’a pas le niveau pour y accéder dès la sortie des rangs juniors. Je prends mon propre exemple : j’avais réalisé une très bonne année junior, mais je n’avais pas le niveau, à l’époque, pour intégrer une telle équipe. Grâce à une structure intermédiaire, j’ai pu grandir à mon rythme, apprendre à encaisser les coups quand il le fallait. C’est un apprentissage. Aujourd’hui, les juniors au potentiel encore brut, ou qui éclosent plus tard, sont directement mis de côté. Si à quinze ans tu n’es pas suivi par une équipe World Tour, c’est devenu beaucoup plus compliqué qu’avant. Voir disparaître une équipe qui donnait leur chance à ces coureurs, c’est toujours délétère pour le cyclisme, parce qu’il n’y a plus d’entre-deux. La classe moyenne du peloton est en train de s’éteindre. C’est très préoccupant.
Cela signifie-t-il que les coureurs à maturité tardive n’auront plus voix au chapitre ?
J’en ai bien peur. L’un ou l’autre parviendra peut-être à tirer son épingle du jeu, il y a toujours des exceptions. Mais là où, avant, une bonne moitié des coureurs avait sa chance, ce sera désormais une part infime.
Le mercato bat son plein. Lotto s’est fait dépouiller. Que vous inspire le départ de Niels Driesen chez Pinarello après deux ans de formation, ou celui de la tête d’affiche Arnaud De Lie chez Tudor ?
Cette équipe a connu énormément de transfuges ces dernières années. Je pense à Maxim Van Gils, à Florian Vermeersch. Beaucoup de talents y ont été découverts, c’est une formation historique, présente depuis plus de quarante ans dans le peloton. Doit-elle continuer à former en sachant qu’elle verra partir ses coureurs ? Je pense que oui, elle doit continuer. Mais tant qu’il n’existera pas d’indemnités de formation pour les équipes, ce sera très difficile de retenir les jeunes. Chez Lotto, c’est un peu ric-rac au niveau budgétaire, on fait ce qu’on peut. Face à un mastodonte comme Pinarello, dont on connaît les sponsors, il suffit de regarder leur site, c’est plus facile d’attirer les coureurs, y compris ceux formés par les autres. Pour moi, c’est un point capital : instaurer des indemnités de transfert. On voit de plus en plus le cyclisme fonctionner comme le football, on casse les contrats, on les rachète. Sauf que du football, on n’a importé que ça. Les indemnités d’équipe à équipe, elles, n’existent pas. Je pense que Lotto aurait bien aimé garder Driesen. Simplement, une autre équipe est arrivée avec davantage de moyens. C’est ainsi.
La disparition de Pogačar pour cette saison du peloton ouvre le champ des possibles. Beaucoup de spécialistes annoncent une fin de saison chamboulée. Qui voyez-vous s’imposer sur les grands rendez-vous : Mondiaux, Championnats d’Europe, Tour de Lombardie ?
Je ne lis pas dans l’avenir. Van der Poel sera présent, aucun doute là-dessus. Seixas aussi, del Toro également. On retrouvera donc à peu près les mêmes têtes qu’au Tour de France. À côté de cela, il y aura quelques invités qui sortent bien de la Vuelta, ou qui ont connu des difficultés dans l’année. Je pense par exemple à Louis Barré, que j’ai côtoyé la saison dernière, qui sera présent ce week-end à Québec et Montréal, et que je vois capable de viser la victoire. Globalement, on retrouvera le meilleur de la saison. Je ne suis pas très original en citant ces noms, mais le système actuel est ainsi fait : une dizaine de têtes d’affiche, et tout le monde reconnaîtra les mêmes.
L’équipe type belge pour les Mondiaux est connue, avec Wout van Aert et Remco Evenepoel. La Belgique est-elle la grande favorite, notamment vu l’absence de Pogačar ?
Oui, clairement. Depuis plusieurs années déjà, la Belgique est collectivement la meilleure formation au départ, sans aucun doute. Ce qui a plus rarement existé, c’est l’individualité capable de conclure, en particulier sur un parcours comme Montréal. Je compare un peu l’équipe belge à l’équipe UAE sur les Grands Prix de Québec et Montréal. Il faudra prendre la course en main, rouler devant. Et s’il y a bien une équipe capable de le faire, c’est la Belgique.
Si vous étiez directeur sportif, prôneriez-vous l’offensive ou l’attente ?
À Montréal, j’attendrais les cinq ou six derniers tours. Cela reste long, mais je viserais vraiment les deux dernières heures de course. Avant, ce sera sans doute débridé, mais si l’équipe reste unie et garde le contrôle, je ne vois personne mettre la Belgique en difficulté. Ensuite, ce sera à Remco et à Wout de faire le travail. Et je crois qu’ils sont désormais capables, l’un comme l’autre, de mettre de l’eau dans leur vin. Tout a été mis à plat, ils savent faire la part des choses. Espérons voir un Belge sur la plus haute marche le 27 septembre.
On ne revivra donc pas les tensions du passé, comme au Mondial de Louvain ?
Non, je ne pense pas. Remco est plus âgé aujourd’hui. Et Wout, depuis sa victoire à Roubaix, semble bien plus serein, détaché de toute négativité. Cela ne m’étonnerait pas de le voir briller.
Autre absence de taille : Pogačar ne sera pas non plus au Championnat d’Europe, en Slovénie. Quel impact psychologique pour lui, dans l’optique de l’an prochain ? Comment le retrouvera-t-on en 2027 ?
Comme cette année, je pense. Il faudra bien que quelqu’un le batte, mais ce n’est pas la chute de Liège-Bastogne-Liège qui l’a empêché, quelques années plus tard, d’accomplir ce qu’il a accompli. Ce n’est donc pas celle-ci qui va changer quoi que ce soit. Il reviendra sur la Vuelta pour la gagner, l’an prochain ou dans deux ans, sans aucun doute. Il voudra être champion olympique à Los Angeles. Une chute ne change pas les projets de Pogačar. Il est déjà tombé, il sait que cela fait partie du sport.
C’est tout de même son premier vrai coup d’arrêt sérieux, avec une opération de la clavicule. Ne va-t-il pas se montrer encore plus revanchard, lui qui a beaucoup d’orgueil ?
Je ne pense pas. On se tracasse trop pour lui. Et lui-même se tracasse sans doute beaucoup moins que les journalistes ne le font à sa place. En dehors de ses sorties à vélo et des courses qu’il va gagner ensuite, c’est ce qui l’intéresse. Savoir s’il est mentalement affecté, je crois que c’est le cadet de ses soucis. Les « Pogačar moins fort », « Pogačar par-ci, par-là », je ne pense pas que cela l’atteigne vraiment.
Pour terminer sur le Tour de Lombardie : Remco a fini deux fois deuxième ces dernières années. Est-ce une course à envisager, avec Seixas et del Toro comme principaux adversaires ?
Oui. S’il conserve le même processus, on verra son état de forme après les Mondiaux. On peut dire que Remco va gagner Lombardie, mais s’il est sacré champion du monde à Montréal, je ne suis pas certain qu’il jouera vraiment la victoire ensuite. Cela dit, il en a clairement les moyens. Ce sera une course très ouverte, et avec deux deuxièmes places consécutives, il a une vraie chance de s’imposer.
Un mot, enfin, sur votre reconversion. Nous avions échangé en début d’année sur vos nouvelles fonctions de consultant. Comment avez-vous vécu cette première année ?
Une année de découverte, en pleine reconversion, qui m’a beaucoup appris sur la vie en général. Parce que la vie d’athlète professionnel, ce n’est pas la vraie vie. Revenir dans un moule plus classique demande de tout réapprendre, et le processus n’est d’ailleurs pas terminé. Mais j’adore ce que je fais, mon équilibre de vie, le travail à la télévision et dans les médias. C’est un univers qui me passionne, toujours autour du vélo, et souvent aux côtés de gens que je côtoyais déjà. Les retours sont très positifs, cela me motive énormément. Je l’avais dit dès novembre dernier : j’étais perdant sur le moment, mais peut-être gagnant par la suite. Aujourd’hui, tous ceux qui me côtoient le voient, je profite de la vie. Peut-être même un peu trop (rires).
Propos recueillis par Matthieu Henroteaux pour VeloNews.be.
