L’abandon du Slovène après sa lourde chute dans la 8e étape prive le Tour d’Espagne de son patron. Mas hérite d’un paletot rouge qu’il refuse de porter, six coureurs se retrouvent en moins de trois minutes trente, et une course qu’on croyait pliée renaît d’un coup. Analyse des forces en présence.
Il aura suffi d’une pierre, semble-t-il, pour faire basculer une Vuelta que l’on pensait déjà promise et acquise. À 33 kilomètres de l’arrivée de la 8e étape, ce samedi, Tadej Pogačar a lourdement chuté, visage contre le bitume, avant de se résoudre à l’abandon. Le premier rapport médical de l’organisation évoque une possible fracture de la clavicule ou une entorse des ligaments, un traumatisme crânien et une plaie à l’arcade sourcilière gauche. Au-delà de l’inquiétude légitime pour le coureur, dont la fin de saison et les Mondiaux sont désormais en sursis, un constat s’impose sur le plan sportif : cette Vuelta est entièrement relancée.
Le maillot rouge est passé sur les épaules d’Enric Mas, qui a refusé de l’endosser lors de la cérémonie protocolaire par respect pour le Slovène. Un geste élégant qui n’efface rien de la nouvelle donne. Comme le résume le consultant de la RTBF Gérard Bulens, « à partir de demain, ce sera une autre Vuelta sans Pogačar, avec les six ou sept premiers du classement général qui ont encore des prétentions à la victoire finale ».
UN CLASSEMENT RESSERÉ COMME RAREMENT
Les chiffres disent tout de cette réouverture. Au soir de la 8e étape, Enric Mas devance Felix Gall de 1’11 » et Primož Roglič de 1’33 ». Suivent Sepp Kuss à 2’15 », Oscar Onley à 2’16 », Richard Carapaz à 2’22 » et Mattias Skjelmose à 3’27 ». Sept coureurs en trois minutes et demie, à deux semaines de Grenade et avant les plus grosses difficultés : voilà qui promet une bataille d’une intensité que la domination annoncée de Pogačar semblait interdire.
Reste à hiérarchiser ces prétentions, car toutes ne se valent pas.
MAS, LE LEADER MALGRÉ LUI MAIS QUI DOIT ASSUMER
Le voilà propulsé à un rôle qu’il n’avait pas anticipé endosser. Enric Mas connaît la Vuelta par cœur, il l’a terminée plusieurs fois sur le podium, et le tracé andalou de la dernière semaine épouse ses qualités. Mais l’Espagnol traîne une réputation tenace : celle d’un coureur régulier à qui il manque souvent le tranchant nécessaire pour transformer une place d’honneur en victoire. Leader du général, il dispose désormais d’une occasion historique. La question est de savoir s’il aura l’audace de la saisir, lui dont le naturel penche davantage vers le contrôle que vers l’attaque.

Crédit photo : A.S.O-Cxcling-Miguel Ena
ROGLIČ, L’EXPÉRIENCE ET LA FAIM DE RECORD
C’est peut-être lui le grand bénéficiaire de ce coup du sort. Diminué en début de course, on l’annonçait émoussé, mais le voilà troisième à 1’33 », pile dans la zone de tir. Quadruple vainqueur de l’épreuve, le Slovène de Red Bull-BORA-hansgrohe rêve d’un cinquième sacre qui n’appartiendrait qu’à lui dans l’histoire. Bulens le désigne clairement parmi ceux dont « la mentalité va changer totalement » : rouler pour gagner plutôt que pour un accessit transforme un coureur, et personne ne sait mieux que Roglič gérer la dernière semaine d’un grand tour espagnol. Son expérience, sur ce terrain, est un atout que nul ne peut lui contester. Qui plus est quand on est le meilleur rouleur de la bande et qu’un contre-la-montre de 32 bornes sera à parcourir lors de la 18e étape.
CARAPAZ, L’ÉPOUVANTAIL DES JOURS DE MONTAGNE
S’il pointe à 2’22 », soit le plus gros retard de ce groupe de tête, Richard Carapaz est sans doute l’homme que ses rivaux redoutent le plus dès que la route s’élève. Bulens le formule sans détour : « Faites très attention à Richard Carapaz qui peut rebattre complètement les cartes. » L’Équatorien d’EF Education-EasyPost sort d’un Tour de France étincelant, meilleur grimpeur avec deux victoires d’étape, et son cyclisme d’attaque colle parfaitement à une course désormais ouverte. Le consultant nuance toutefois : ce dimanche pourrait arriver « un peu tôt pour lui ». Mais sur l’étape reine de la Sierra Nevada, dans une dizaine de jours, il pourrait devenir l’arbitre, voire le bourreau, de ce Tour d’Espagne.
GALL, KUSS, ONLEY, SKJELMOSE : LE PELOTON DES AMBITIEUX
Derrière ce trio, quatre hommes n’ont plus aucune raison de se brider. Felix Gall, deuxième à 1’11 », est le mieux placé de tous les poursuivants. Vainqueur du récent Tour de Burgos, l’Autrichien de Decathlon CMA CGM est un grimpeur d’altitude taillé pour les longues ascensions andalouses ; son seul point faible, le chrono, pèsera moins lourd sur un parcours qui n’en compte plus qu’un seul. Sepp Kuss, quatrième à 2’15 », ancien lauréat de la Vuelta 2023, possède l’expérience et la pointe d’altitude pour se mêler à la lutte, à condition que Visma-Lease a Bike en fasse une priorité. Oscar Onley, cinquième à 2’16 », incarne la jeunesse audacieuse et pourrait profiter de l’ouverture pour viser bien plus qu’un top 5. Quant à Mattias Skjelmose, septième à 3’27 », Bulens le cite explicitement parmi ceux qui « doivent avoir aujourd’hui une autre idée dans la tête » : le Danois, sixième du dernier Tour de France, a le moteur pour recoller si la montagne lui sourit.
UAE, D’UNE STRATÉGIE DE GARDE À UNE STRATÉGIE DE CHASSE
Reste une inconnue de taille : comment va réagir la formation émiratie, soudainement privée de son leader et de son maillot rouge ? La question mérite d’être posée, car UAE Team Emirates-XRG était venue en Espagne pour protéger un maillot, pas pour aller le chercher. Sans Pogačar, l’équipe perd sa raison d’être tactique et doit se réinventer en pleine course.
Deux options s’ouvrent à elle. Soit elle bascule sur une carte de classement, mais aucun de ses coureurs restants ne figure aux avant-postes du général, ce qui rend l’hypothèse d’un podium peu probable. Soit, et c’est le plus vraisemblable, elle libère ses hommes pour la chasse aux étapes, terrain où sa densité reste redoutable. Une chose est sûre : l’équipe la plus puissante du peloton ne roulera plus pour contrôler la course. Elle devra désormais l’animer autrement, et cette bascule stratégique pourrait, paradoxalement, ajouter du spectacle à une Vuelta qui n’en manquait déjà plus.
MAILLOT VERT ET MEILLEUR GRIMPEUR : DES CONSÉQUENCES INDIRECTES
L’abandon de Pogačar rejaillit aussi, plus discrètement, sur les classements annexes. Au classement par points, la disparition du Slovène retire un candidat régulier aux places d’honneur sur les arrivées en altitude, ce qui conforte la mainmise de Wout van Aert sur le maillot vert. L’Anversois, déjà solide leader, voit sa tâche allégée d’un concurrent de poids pour les points distribués au sommet, même si sa vraie bataille reste celle des sprints face à son coéquipier Matthew Brennan, voire Mads Pedersen.
Au classement de la montagne, l’effet est plus net encore. Pogačar, par sa propension à attaquer dans les cols et à franchir les sommets en tête, aurait été un candidat naturel au maillot à pois. Son retrait ouvre un boulevard aux grimpeurs offensifs, au premier rang desquels Carapaz, dont on connaît l’appétit pour ce type de classement, ou tout baroudeur décidé à écumer les échappées de montagne des deux prochaines semaines. Valentin Paret-Peintre, par exemple. Le maillot du meilleur grimpeur, souvent affaire de coureurs offensifs plutôt que de leaders du général, devient un objectif accessible pour qui saura placer les bons coups aux bons moments.

Crédit photo : A.S.O-Cxcling-Toni Baixauli
UNE COURSE À RÉÉCRIRE
Au fond, cette 8e étape aura tout changé sans rien changer au calendrier. Les cols sont les mêmes, les distances aussi. Mais l’état d’esprit du peloton, lui, a basculé en une chute. Là où l’on comptait les jours jusqu’au sacre annoncé d’un extraterrestre, on se surprend désormais à ne plus savoir qui, de Mas, Roglič, Carapaz ou d’un autre, soulèvera le trophée à Grenade le 13 septembre. C’est la cruauté du sport, et c’en est aussi, parfois, la plus belle promesse. La Vuelta a perdu son patron. Elle a retrouvé son suspense.
