Deuxième de la 4e étape de la Vuelta mardi en Andorre, à 2’39 » d’un Pogačar hors norme, le Limbourgeois de 20 ans a battu au sprint des vainqueurs de Grands Tours pour son premier test en haute montagne. La promesse est devenue réalité. Reste à savoir ce qu’elle vaut sur la durée.
Il y a des deuxièmes places qui pèsent plus lourd qu’une victoire. Celle de Jarno Widar, mardi dans les rues d’Andorre-la-Vieille, appartient à cette catégorie. Pour son tout premier rendez-vous avec la haute montagne sur un Grand Tour, le gamin d’Hasselt a fait mieux que se montrer : il a réglé au sprint un groupe de prétendants au podium où figuraient Primož Roglič, Richard Carapaz et Sepp Kuss, trois vainqueurs de courses de trois semaines. Devant lui, seul Tadej Pogačar, échappé pendant cinquante kilomètres. Autant dire une autre planète.
Le classement de l’étape résume l’exploit à lui seul. Derrière le Slovène, Widar devance Felix Gall, Oscar Onley, Kuss, Enric Mas et Roglič, rien de moins. À 20 ans. Pour sa quatrième journée de course dans un Grand Tour. On comprend que le principal intéressé ait eu du mal à réaliser.
« UNE RÉPONSE À CEUX QUI DISENT QUE JE SUIS TROP FAIBLE »
Sur la ligne, Widar oscillait entre incrédulité et fierté. « Je me suis surpris moi-même. Je suis très fier. C’est une réponse à ceux qui disent que je suis trop faible », lâchait-il au micro de la RTBF. La formule n’est pas anodine venant d’un coureur dont on scrutait le moindre pas depuis des saisons. Il complétait son analyse avec une lucidité tactique remarquable pour son âge, expliquant à Sporza avoir choisi son propre rythme dès l’attaque de Pogačar plutôt que de se griller à vouloir suivre les cadors, ce qui lui a permis de survivre à l’écrémage de la Collada de Beixalis.
Autre satisfaction, et non des moindres pour la suite : la confirmation d’une pointe de vitesse. « Je ne suis pas un grimpeur pur, plutôt un puncheur. Malgré mon poids, j’ai un sprint en moi », glissait-il à nos confrères de Wielerflits. Une arme précieuse pour un coureur de classement, qui lui permet d’aller chercher des secondes là où les purs grimpeurs manquent parfois de punch et de puissance.
UN DÉBUT DE VUELTA QUI N’AVAIT POURTANT RIEN DE RASSURANT
Et c’est aussi ce qui donne davantage de relief à sa performance andorrane. Car avant cette première véritable explication en montagne, Widar n’avait pas franchement dissipé les doutes.
Le jeune Belge avait terminé 128e du contre-la-montre inaugural, puis 68e de la deuxième étape. Des résultats qui, pris isolément, n’avaient évidemment rien de dramatique pour un grimpeur de son profil. Mais ils s’inscrivaient dans un contexte particulier. Après une saison déjà perturbée par des problèmes physiques et un abandon récent au Tour de Burgos, la question était légitime : dans quel état de forme Jarno Widar allait-il réellement se présenter au départ de sa première Vuelta ? Les résultats des trois premiers jours ne permettaient pas encore d’y répondre clairement.
Puis est arrivée l’Andorre.
Et avec elle, une réponse autrement plus convaincante que n’importe quelle déclaration d’avant-course. Neuvième du classement général après l’étape, Widar s’est retrouvé au cœur du groupe des principaux poursuivants de Pogačar. Le contraste avec son entame de Vuelta est saisissant.
DU BABY GIRO À LA VUELTA : UNE PROMESSE ANNONCÉE
Si cette performance a créé la sensation, elle n’a rien d’un coup de tonnerre dans un ciel serein. Le monde du cyclisme attendait cette éclosion, tant Widar avait tout raflé dans les catégories de jeunes. En 2024, à seulement 18 ans, il devenait le premier Belge à remporter le Giro Next Gen, le Baby Giro, avec deux victoires dans les étapes de montagne et le maillot rose. La même année, il ajoutait l’Alpes Isère Tour et le Tour de la Vallée d’Aoste.
En 2025, sa dernière saison espoirs, il enfonçait le clou : Liège-Bastogne-Liège espoirs, la Flèche Ardennaise, le Circuit des Ardennes, la Ronde de l’Isard, à nouveau la Vallée d’Aoste, avant d’animer le Tour de l’Avenir avec deux succès en montagne. De quoi être élu, deux années de suite, espoir de l’année. Le sélectionneur national Serge Pauwels lui-même le comparait, avec Paul Seixas, au duo Pogačar-Vingegaard de leur génération. Les mots sont forts. Ils disent l’ampleur de l’attente.
LES PÉPINS QUI ONT NOURRI L’IMPATIENCE
Mais entre la promesse et son émergence au plus haut niveau, il y a eu des embûches. Et c’est précisément ce qui explique la fébrilité qui entourait le personnage. Son année de passage chez les professionnels n’a pas été le triomphe annoncé. Un syndrome rotulien, consécutif à une chute, l’a écarté de la compétition durant plusieurs mois et l’oblige encore à des précautions particulières, comme éviter les manchettes aux jambes pour ne pas raviver la douleur. Le mois dernier encore, il abandonnait le Tour de Burgos, cette fois terrassé par une maladie.
Cette accumulation de contretemps physiques avait installé une forme d’impatience, voire de doute, chez ceux qui n’attendaient que sa confirmation. Et son début de Vuelta, sans être significatif sportivement, n’avait pas immédiatement apporté les réponses espérées. D’où sa réponse un brin piquante à ceux qui le disaient « trop faible ». Andorre a fait taire, au moins pour un jour, ces interrogations.
LOTTO GARDE LA TÊTE FROIDE, ET C’EST TOUT À SON HONNEUR
Reste que l’emballement guette, et l’entourage du coureur le sait mieux que quiconque. Avant même le départ de la Vuelta, le manager sportif de Lotto-Intermarché, Kurt Van de Wouwer, avait posé le cadre avec une prudence assumée. « C’est le tout premier Grand Tour de Jarno. Il n’a jamais couru plus de huit jours d’affilée. Il peut donc surtout beaucoup apprendre, découvrir comment son corps réagit à trois semaines de course. Le plus important, c’est qu’il emmagasine de l’expérience, sans pression. Nous regardons cette Vuelta au jour le jour », expliquait-il à Wielerflits.
Une ligne de conduite que le dirigeant n’a pas dévié d’un pouce, refusant de fixer un objectif de classement chiffré tout en assumant l’ambition à long terme. « Le but est de pouvoir, à terme, nourrir des ambitions de classement général sur un grand tour. En fonction du déroulement de cette Vuelta, nous pourrons échafauder des plans pour l’an prochain », continuait-il. Le coureur lui-même reprend ce refrain à son compte, martelant qu’il prend les choses « jour après jour ». Cette sagesse collective est la meilleure protection contre le piège classique du cyclisme belge, celui qui consiste parfois à sacrer un champion avant l’heure.

Crédit image : La Vuelta official
LA CHRYSALIDE ET LE PAPILLON
Que retenir, alors, de cette journée andorrane ? Qu’un immense talent a franchi, sous nos yeux, un palier symbolique. Regarder droit dans les yeux, et battre au sprint, des hommes qui ont gagné des Grands Tours, cela ne s’invente pas et cela ne se produit pas par hasard. La deuxième place de Widar est une authentique performance, pas un accident de parcours favorisé par les circonstances.
Elle prend même davantage de valeur lorsqu’on la replace dans le contexte de son début de course. Rien, dans ses premiers résultats sur cette Vuelta, ne permettait encore d’affirmer avec certitude qu’il serait immédiatement capable de rivaliser avec les meilleurs dès que la route se cabrerait. Mardi, il l’a fait. Et de quelle manière.
Pour autant, gardons-nous de tout emballement. Une étape ne fait pas une carrière, et le plus dur commence maintenant. Il faudra voir comment ce corps de 20 ans encaisse la troisième semaine, ce territoire inconnu où les Grands Tours se gagnent et se perdent. Il faudra observer sa régularité sur cette Vuelta, puis sa capacité à confirmer dans les mois et les années à venir. La promesse est devenue réalité le temps d’un après-midi. Pour que la chrysalide se mue vraiment en papillon, il faudra d’autres printemps. Mais mardi, en Andorre, Jarno Widar a offert un aperçu saisissant de ce à quoi pourraient ressembler ses ailes.

