La 81e édition du Tour d’Espagne s’élance ce samedi de Monaco. Un tracé sculpté pour les grimpeurs, un homme venu combler l’unique vide en Grands Tours de son palmarès, et une délégation belge assez fournie pour transformer plusieurs étapes en victoires. Préface d’une course qui se jouera jusqu’à l’Alhambra.
Il existe, dans la carrière de Tadej Pogačar, une seule ligne blanche en ce qui concerne les courses de trois semaines. Cinq Tours de France, un Giro, la quasi-totalité des Monuments, deux titres mondiaux : tout y figure, sauf la Vuelta. Ce samedi, à Monaco, principauté où il réside désormais, le Slovène part combler ce manque. L’affaire paraît entendue. Elle ne l’est jamais tout à fait, même si nous voyons mal qui pourrait lui résister. Néanmoins, attention à l’excès de confiance : un Grand Tour n’obéit pas à la logique du palmarès et 58 156 mètres de dénivelé positif laissent à l’imprévu une large place.
UN TRACÉ QUI REFUSE LE RÉPIT
La Vuelta 2026 assume un parti pris, il y a un moment déjà. Six arrivées au sommet, une quarantaine de kilomètres contre la montre seulement, répartis sur deux exercices, et un dénivelé qui la classe parmi les plus sévères de son histoire récente. Le message est limpide : ce tracé favorise les grimpeurs et les puncheurs, au détriment des rouleurs.
Deux nouveautés encadrent la course. Le départ, d’abord, donné pour la cinquième fois seulement hors des frontières espagnoles, sur un chrono de 9 kilomètres tracé dans les rues qui accueillent la Formule 1. L’arrivée, ensuite, qui délaisse Madrid au profit de Grenade, où une dernière étape de 99 kilomètres grimpe quatre fois vers l’Alhambra. Entre les deux, le peloton traverse la France et Andorre avant de rejoindre la péninsule dès la cinquième journée, pour ne plus la quitter.
Deux dates s’imposent au calepin. L’étape 18, un contre-la-montre de 32 kilomètres entre El Puerto de Santa María et Jerez, offrira aux spécialistes du chrono leur dernière fenêtre avant le dénouement. Et surtout l’étape 20, entre La Calahorra et le Collado del Alguacil, 187 kilomètres pour plus de 5 000 mètres de dénivelé dans la Sierra Nevada. Cette étape reine, placée à la veille de Grenade, ne laissera aucune place au calcul : c’est là que le maillot rouge devrait se gagner ou se perdre définitivement.

Crédit image : La Vuelta Official
LES FAVORIS DU CLASSEMENT GÉNÉRAL
⭐⭐⭐⭐⭐ Tadej Pogačar (UAE Team Emirates-XRG). Il ne vient pas participer, il vient parachever. Le tracé montagneux épouse ses qualités au point d’en faire un favori d’une évidence presque gênante pour le suspense. Reste une nuance qui a son prix : Pogačar déteste l’attentisme, et quand un adversaire refuse le combat, c’est lui qui l’engage. Sa manière de courir, offensive jusqu’à la provocation, garantit du mouvement là où sa domination pourrait endormir la course. La seule inconnue tient au moment de son sacre, pas à son principe.
⭐⭐⭐⭐ Richard Carapaz (EF Education-EasyPost). Le principal trouble-fête, et peut-être à devoir contraindre Pogačar à sortir les armes en montagne. L’Équatorien arrive dans une forme étincelante, celle-là même qui lui a valu le maillot de meilleur grimpeur et deux victoires d’étape sur le dernier Tour de France. Vainqueur d’un Grand Tour par le passé, habitué des podiums, il possède un cyclisme d’attaque qui s’adapte parfaitement un parcours sans temps mort. Si le champion du monde doit garder un homme à l’œil en montagne, c’est bien l’Équatorien.
⭐⭐⭐ Felix Gall (Decathlon CMA CGM). L’Autrichien arrive avec le plein de confiance et un argument tout frais : il vient de remporter le Tour de Burgos, le premier classement général de sa carrière professionnelle, en s’imposant sur l’étape reine du Puerto del Escudo avant de résister à Oscar Onley et Giulio Ciccone dans l’ultime explication de Lagunas de Neila. Un succès de bon augure, d’autant qu’il l’a lui-même décrit comme un tremplin vers son grand objectif de fin de saison, précisément cette Vuelta. Grimpeur d’altitude taillé pour les efforts longs et réguliers, il paiera son manque de références au chrono, mais sur les arrivées au sommet, et singulièrement sur l’étape reine de la Sierra Nevada, il figurera parmi les hommes à suivre pour le podium. Notamment après sa deuxième place sur le Giro en mai dernier.
⭐⭐ Mattias Skjelmose (Lidl-Trek). Le Danois débarque en Espagne fort du meilleur Grand Tour de sa carrière : sixième du dernier Tour de France, il y a notamment signé le chrono de sa vie en prenant la troisième place de l’étape de Thonon-les-Bains, devancé par les seuls Evenepoel et Pogačar. Le profil est complet, entre une pointe au chrono qui lui permettra de limiter les dégâts sur l’étape 18 et une résistance en montagne désormais avérée sur trois semaines. Vainqueur du Tour de Suisse et de l’Amstel Gold Race, ancien meilleur jeune de la Vuelta 2024, il a l’expérience et la régularité d’un candidat sérieux au podium.
⭐⭐ Enric Mas (Movistar). Nul ne connaît mieux que lui la géographie de la deuxième semaine espagnole. Habitué des places d’honneur sur sa Vuelta nationale, il retrouve un tracé jouant sur ses points forts. Fait notable, Movistar ne mise pas sur lui seul : l’équipe l’associe au Belge Cian Uijtdebroeks, un tandem qui lui offre une arme tactique supplémentaire en montagne. Il lui manque presque toujours ce supplément d’explosivité qui distingue les vainqueurs des suivants, mais le podium demeure à sa portée.
Deux noms complètent le tableau des prétendants sérieux. Oscar Onley (Netcompany-INEOS), 23 ans, incarne la jeunesse qui bouscule la hiérarchie : sa saison a multiplié les signaux encourageants, et INEOS a bâti sa sélection autour de lui, de quoi viser un top 5. Primož Roglič (Red Bull-BORA-hansgrohe), enfin, cas le plus délicat à trancher : quadruple lauréat de l’épreuve, le Slovène rêvait d’un cinquième sacre inédit, mais sa saison contrariée, particulièrement par un accident, laisse planer un doute trop lourd sur son niveau réel pour le ranger parmi les favoris déclarés. Sur ce terrain qu’il a si souvent dompté, il demeure l’inconnue la plus expérimentée du peloton.

DIX-NEUF BELGES, CINQ TRAJECTOIRES
La délégation belge, forte de dix-neuf unités, ne vient pas en figuration. Cinq coureurs, aux ambitions et aux âges distincts, résument ce qu’elle peut espérer.
Wout van Aert (Visma-Lease a Bike). Nous lui avons consacré une analyse entière cette semaine et n’y reviendrons donc qu’à l’essentiel. Vainqueur souverain du Tour du Danemark, l’Anversois annonce à la RTBF viser « plusieurs opportunités » sur des étapes qu’il juge « très compliquées, même pour les sprinteurs ». Le maillot rouge du premier week-end lui trotte dans la tête, mais son véritable horizon porte une autre date, celle des Mondiaux de Montréal. La Vuelta, pour lui, est un moyen plus qu’une fin.
Jarno Widar (Lotto Intermarché). Vingt ans, et déjà le costume de leader sur un Grand Tour de haute montagne. L’audace de Lotto-Intermarché mérite d’être soulignée : confier les clés d’un tel parcours à un coureur qui le découvre relève du pari assumé, non de la prudence. Plusieurs observateurs le rangent parmi les outsiders du classement général, signe que l’attente dépasse la simple curiosité. Les arrivées en altitude de la deuxième semaine diront l’ampleur de son talent, sur la scène la plus exigeante qu’il ait affrontée.
Cian Uijtdebroeks (Movistar). La Vuelta comme réhabilitation. Contraint à l’abandon sur le Tour à cause de la maladie, il vient y relancer une saison contrariée, au sein d’une équipe qui l’associe à Enric Mas pour former le double commandement évoqué plus haut. Son statut se précisera au fil des cols : co-leader offensif ou lieutenant de luxe, les deux options se défendent, et c’est cette souplesse qui fait la force du dispositif Movistar. L’essentiel, pour lui, tient peut-être moins au résultat qu’au fait de retrouver la durée d’un Grand Tour, exercice qui lui a échappé cette année.
Thibau Nys (Lidl-Trek). Placé aux côtés de Mads Pedersen au sein de la formation américaine, le fils de Sven Nys hérite d’un rôle taillé pour son registre. Sur ces étapes faussement plates dont le parcours espagnol a le secret, son punch et sa technicité peuvent faire merveille dans un final réduit. sans oublier qu’il dispose également d’une pointe de vitesse plus qu’intéressante. Les journées accidentées du premier tiers de course lui donnent des occasions qu’il lui faudra saisir. Du moins si sa forme le lui permet, puisqu’il effectue également son retour à la compétition.
Lars Craps (Lotto Intermarché). Vingt-trois ans, un premier Grand Tour, et la discrétion de ceux qui construisent sans être vus. Aux côtés de Widar, le Limbourgeois incarne la profondeur du vivier belge, cette capacité à aligner, derrière les têtes d’affiche, des coureurs prêts à endosser le travail de l’ombre. Sur les étapes roulantes des premiers jours, c’est dans les relais et le placement qu’il se rendra utile, loin des projecteurs mais au cœur de la mécanique collective. En fonction du scénario de la course, il pourrait aussi se voir accorder des bons de sortie pour aller dans les échappées.

