Le 25 août 1974, sur les pentes du mont Royal, Eddy Merckx enlevait son troisième et dernier maillot arc-en-ciel et devenait le premier coureur de l’histoire à réussir Giro, Tour et Mondial dans la même saison. Cinquante-deux ans plus tard, les championnats du monde reviennent à Montréal. Récit d’un exploit que la Belgique, sur le moment, n’a pas jugé à sa juste valeur.
Trente degrés sur le mont Royal, ce dimanche-là. Deux cent mille spectateurs bordent un circuit qui monte et descend sans jamais souffler et qui espère très majoritairement la victoire d’un Français. Au sommet de la dernière ascension, ils ne sont plus que deux. Raymond Poulidor, trente-huit ans, s’est accroché. À deux cents mètres de la ligne, Eddy Merckx lance son sprint et va chercher un troisième titre mondial dont personne, ce jour-là, n’imagine qu’il sera le dernier. Le Bruxellois entre alors dans une catégorie qui n’existait pas avant lui. Giro, Tour de France, championnat du monde dans la même saison : la Triple Couronne, réussie pour la première fois. Depuis, deux hommes seulement l’ont imitée, Stephen Roche en 1987 et Tadej Pogačar en 2024. En un demi-siècle, le cyclisme n’a donc produit que trois coureurs capables d’aligner ces trois objectifs sur douze mois.
UN PRINTEMPS QUE PERSONNE N’AURAIT SIGNÉ
Encore faut-il savoir d’où il revient. Pour mesurer ce que vaut cette journée canadienne, il faut remonter au mois de mars. Merckx contracte une bronchite sur Paris-Nice et traverse le printemps sans enlever le moindre Monument ni la moindre classique majeure, une première depuis 1966. À vingt-neuf ans, les chroniqueurs commencent à écrire qu’il a fait son temps.
La suite tient du démenti méthodique. En juin, il remporte son cinquième Giro pour douze secondes sur Giambattista Baronchelli, succès endeuillé par la disparition de son manager Jean Van Buggenhout. Quatre jours plus tard, il prend le départ du Tour de Suisse et le domine du prologue à l’arrivée, avec les classements par points et de la montagne en supplément. Puis il passe sur le billard, un kyste à la selle opéré juste avant la Grande Boucle, qu’il dispute donc entamé. Il la gagne quand même, pour la cinquième fois, rejoignant Jacques Anquetil au sommet de la hiérarchie.
Deux mois plus tard, il s’envole pour le Canada. Mais il emporte dans ses bagages autre chose qu’une forme retrouvée. Une rancune vieille d’un an, et une équipe nationale qui ne tient plus debout.
BARCELONE, LA BLESSURE N’ÉTAIT PAS REFERMÉE
Un an plus tôt, Merckx a perdu à Barcelone un titre qu’il croyait tenir. Le 2 septembre 1973, sur les dix-sept tours de Montjuïc, il attaque sans relâche et réduit la course à quatre hommes, le reste du peloton échouant à près de deux minutes. Mais à chacune de ses accélérations, un coureur se met en chasse, et ce n’est pas toujours un adversaire. Freddy Maertens, vingt et un ans, son propre coéquipier de sélection, dispute là son premier Mondial professionnel, et chaque fois qu’il revient, il ramène avec lui l’Italien Felice Gimondi et l’Espagnol Luis Ocaña. La victoire en solitaire se transforme en sprint à quatre, où les jambes du Belge se dérobent. Gimondi surgit, bouscule Maertens de l’épaule et l’emporte d’un coup de rein. Maertens deuxième, Ocaña troisième, Merckx quatrième, tous dans le même temps.
Chaque camp a ensuite désigné son coupable. Pour Merckx, le jeune homme a ramené les adversaires sur son leader avant de courir pour lui-même : « Il a couru pour me faire perdre. Il a fait le jeu d’Ocaña et de Gimondi, et cela ne passe toujours pas », confiait-il encore en 2023 au site italien Tuttobiciweb, qui lui demandait s’il s’agissait de sa défaite la plus amère. Réponse : « Certainement. » Pour Maertens, c’est l’orgueil du patron qui est en cause : il s’estimait le plus rapide des quatre et reproche à Merckx d’avoir refusé de lui laisser sa chance, donc d’admettre qu’il était battu. Sur l’existence d’un pacte de sprint, démentie par la reconstitution italienne du cinquantenaire, les versions n’ont jamais convergé. Les deux hommes se réconcilieront des décennies plus tard, au terme d’une nuit de discussion achevée à cinq heures du matin. En août 1974, la plaie est encore à vif, et une seule certitude subsiste : la Belgique comptait deux coureurs dans les quatre premiers, et le maillot arc-en-ciel est parti en Italie.
VINGT ET UNE FOIS LE MONT ROYAL
Encore ces Mondiaux ont-ils failli ne pas se tenir, pour une raison qui tient à la nature même du championnat de l’époque. Piste et route forment alors un seul et même rendez-vous, disputé au même endroit et dans la même quinzaine : les épreuves sur piste du 14 au 20 août, la route les 24 et 25. Sans vélodrome, pas de championnat du monde. Or le vélodrome olympique, en construction pour les Jeux de 1976 et promis pour la mi-juillet, n’est pas prêt, retardé par les aléas de chantier et les conflits sociaux. L’Université de Montréal sauve l’organisation en louant ses installations à la ville pour 63 000 dollars. Une piste en bois est montée en quelques semaines au pied de la montagne, et la course en ligne sera jugée boulevard Édouard-Montpetit, devant le secteur sportif du campus.
C’est donc dans cette improvisation que se dispute le premier championnat du monde sur route organisé hors d’Europe. 262,5 kilomètres, vingt et un tours d’un anneau de 12,5 kilomètres. Le journaliste Jan Cornand écrira n’avoir pas déniché deux cents mètres de plat sur l’ensemble du tracé. La course, elle, se dessine d’abord en bleu. Bernard Thévenet, champion de France, s’échappe à 128 kilomètres du but et compte jusqu’à plus de deux minutes d’avance sur un groupe où figurent Merckx, Gimondi, Francesco Moser et Vanspringel. Le Bourguignon tiendra seul pendant plus de cent kilomètres. À deux tours de la fin, Merckx passe à l’offensive. Vanspringel, qui avait assumé les relais les plus lourds dans la chasse, a donné tout ce qu’il avait et laisse filer son leader. Thévenet s’éteint et se fait reprendre. Seul Poulidor parvient à rester dans la roue du Belge.
L’éternel deuxième du Tour de France le sera une dernière fois, à trente-huit ans, sur un championnat du monde. Son verdict après l’arrivée vaut mieux que n’importe quelle analyse : « Merckx, c’est Merckx. Je n’avais aucune chance contre lui. » Dix-huit coureurs seulement rallient la ligne. Mariano Martinez complète le podium, Thévenet sauve une cinquième place. Quant au vainqueur, il résume sa saison d’une phrase qui dit tout de ce qu’elle lui a coûté : « Après tous les ennuis que j’ai connus, j’ai le Tour de France et maintenant le titre mondial pour la troisième fois. » Cinq décennies plus tard, il ajoutera pour l’UCI une précision d’orfèvre : « On avait dit que le parcours était fait pour les sprinteurs. Le mont Royal s’est révélé être tout autre chose. »
CE QUE LE PLAT PAYS EN A FAIT
Reste la question qui dérange, et à laquelle la Belgique d’aujourd’hui répondrait sans doute autrement. Comment le royaume a-t-il accueilli ce troisième arc-en-ciel, au terme d’une saison sans équivalent dans l’histoire du sport cycliste ?
Lorsqu’il enlève le titre mondial amateur en 1964, la Belgique ne s’enflamme pas : elle regorge alors de champions professionnels. Lorsqu’il décroche son premier arc-en-ciel chez les pros, à Heerlen en 1967, Walter Godefroot refuse d’abord de le féliciter avant de s’en excuser.
Il y a là moins d’ingratitude que d’accoutumance. Le Cannibale avait dévoré une décennie entière, au point que son pays finissait par classer ses succès comme on classe un bulletin météo : attendu, vérifié, rangé. L’admiration était totale, la célébration économe. Il aura fallu le recul des décennies, et un après-Merckx nettement moins prolifique, pour que la Belgique mesure vraiment ce qu’elle avait eu sous les yeux.
LE DERNIER SOMMET
On sait aujourd’hui ce que personne ne pouvait savoir ce 25 août. Merckx a vingt-neuf ans et il ne gagnera plus jamais ni grand tour ni championnat du monde. Dès l’été suivant, le Tour lui échappe pour la première fois. La chute mérite toutefois d’être nuancée. Le champion de Montréal enlèvera encore Milan-Sanremo en 1975 et en 1976, le Tour des Flandres et Liège-Bastogne-Liège en 1975. Ce n’est pas une falaise, c’est un plafond. L’homme qui prenait tout, partout, redevient un très grand coureur parmi les très grands coureurs. Montréal se lit donc comme un sommet dont l’altitude n’est apparue qu’après coup. Un exploit construit non pas sur la domination tranquille d’un souverain, mais sur la revanche d’un coureur malade au printemps, opéré en juin, isolé dans sa propre sélection, et dont son pays avait fini par banaliser les exploits.
Dimanche, la course en ligne repartira de ces mêmes pentes, sur 273,7 kilomètres, avec la voie Camillien-Houde pour arbitre. Remco Evenepoel et Wout van Aert y porteront les couleurs belges dans une configuration que leur aîné n’a jamais connue : deux hommes capables de gagner, là où Merckx, lui, n’a jamais pu compter que sur ses propres jambes.

Crédit photo : Ouest-france.fr
