Fin septembre, l’Union cycliste internationale a publié la synthèse de sa grande consultation sur l’avenir du cyclisme professionnel. Plafond des dépenses, droits télé vendus en commun, Grands Tours raccourcis : les pistes sont nombreuses, et les premières mesures pourraient arriver dès 2029. Une question reste ouverte : qui, des équipes ou des organisateurs, acceptera de faire le premier sacrifice financier ?
Les équipes réclament leur part des droits télé. Les organisateurs veulent d’abord que les coûts soient maîtrisés. Et l’Union cycliste internationale (UCI), l’instance qui dirige le cyclisme mondial, donne raison aux seconds. C’est ce qui ressort du rapport « Avenir du cyclisme sur route », présenté au Comité directeur de l’UCI en marge des Mondiaux de Montréal. Ce document de quarante pages résume cinquante-cinq contributions d’acteurs du vélo. Il servira de base au séminaire du WorldTour, la première division mondiale, à Benidorm les 9 et 10 décembre. Dans son communiqué, l’UCI évoque de premières mesures dès 2029.
Certains Grands Tours ramenés à trois week-ends, courses par étapes de cinq jours, assistance vidéo pour les commissaires, dossards attribués pour toute la saison, suivi GPS obligatoire : ces propositions ont fait les gros titres. Aucune ne règle le problème posé dès l’introduction : le cyclisme attire des foules immenses, mais l’argent ne suit pas.
CINQUANTE-CINQ VOIX, ET QUELQUES SILENCES
Le rapport n’est ni un règlement ni un plan de réforme. Le 16 février, depuis son siège d’Aigle, en Suisse, l’UCI a invité toute la famille du cyclisme à lui envoyer ses idées avant le 30 avril. Le document les classe en cinq chapitres : calendrier, économie, supporters, sécurité et intégrité des résultats. Les contributions y sont résumées par catégorie d’acteurs, sans dire qui a proposé quoi. L’avis de l’UCI se lit surtout dans le commentaire qui ferme chaque chapitre.
La liste des contributeurs, en fin de rapport, compte vingt-six organisateurs de courses, du Tour de Pologne à Flanders Classics (Tour des Flandres), en passant par la Flèche Brabançonne et Nokere Koerse. Les deux plus puissants n’y figurent pas en leur nom, comme l’a relevé Cycling Weekly : ASO (Tour de France) et RCS (Giro). Sept fédérations nationales seulement ont participé, dont Belgian Cycling, mais ni l’Italie, ni l’Espagne, ni les Pays-Bas. Un seul diffuseur, Warner Bros. Discovery, maison mère d’Eurosport. Six coureurs à titre individuel, aucune vedette.
Le texte décrit « un sport remarquablement unanime ». L’unanimité s’obtient plus facilement quand ASO et RCS restent en retrait.

LE CYCLISME : UN SPORT POPULAIRE, MAIS…
Au bord de la route, le public ne paie pas sa place, une rareté dans le sport professionnel. Les organisateurs tirent leurs revenus des droits de retransmission, des villes-étapes et de leurs partenaires, mais voient leurs frais grimper plus vite que leurs recettes, sécurité en tête. Les équipes, elles, vivent presque exclusivement de leurs sponsors, qui assurent « plus de 90 % de leur budget » selon le rapport. Le chiffre n’est pas sourcé, les comptes des équipes n’étant pas publics. L’association des équipes, l’AIGCP, résume le paradoxe : le cyclisme « n’a jamais été aussi populaire, et il a rarement été aussi fragile » en dehors de la route.
Le président de l’UCI, David Lappartient, l’écrivait déjà dans sa lettre de février : « Le cyclisme est un géant populaire. Cependant, sa médiatisation et les revenus qu’il génère ne sont pas à la hauteur de sa popularité. » Il y reconnaissait aussi un échec : les réformes réglementaires du début de sa présidence ont abouti, mais « nous ne sommes pas parvenus à faire de même sur le volet économique ».
LE PLAFOND QUE TOUT LE MONDE RÉCLAME, ET QUE LES ÉQUIPES ONT REFUSÉ
Équipes, coureurs, organisateurs, fédérations, sponsors : tous ont soulevé l’idée d’un plafond des dépenses des équipes, la mesure de régulation la plus souvent proposée. Le principe : fixer un montant à ne pas dépasser, ou taxer les formations qui le franchissent, pour éviter que les plus riches ne raflent tous les meilleurs coureurs. La NBA, le championnat nord-américain de basket, plafonne ainsi la masse salariale de ses franchises depuis le milieu des années 1980, et taxe aujourd’hui celles qui dépassent un certain seuil.
Dans son commentaire, l’UCI relève une « convergence exceptionnelle autour de l’équité financière », avant de rappeler, dans la même phrase, qu’un groupe de travail avait déjà planché sur le sujet et que « le travail avait été arrêté à la suite du refus des équipes de le mettre en place ». En novembre 2025, Lappartient a confié à Ouest-France avoir « été étonné que ce soit plutôt les petites équipes qui le refusent ». Selon lui, elles répondent qu’il faut d’abord changer le modèle du cyclisme. Leur logique se comprend : un plafond freine les plus riches, il ne fait pas entrer un euro de plus dans les caisses des autres.
Les organisateurs défendent l’ordre inverse. Promettre un partage permanent des recettes avant d’avoir maîtrisé la « spirale des coûts » risquerait, selon eux, de « perpétuer la fragilité du système ». L’UCI tranche en leur faveur : elle « partage l’avis des organisateurs selon lequel la maîtrise des coûts doit précéder la redistribution ».
De ce face-à-face dépendent les futurs revenus communs, le fonds de solidarité proposé pour aider les organisateurs en difficulté et la formation des jeunes, le soutien aux équipes les plus fragiles. Rien de tout cela ne pourra avancer tant que l’un des deux camps n’aura pas renoncé à sa condition. Le rapport n’y voit pourtant que des « divergences d’accent au sein d’une ambition commune ». La consultation devait sortir le cyclisme de cette impasse. Elle l’y laisse jusqu’à présent.

UN CIRCUIT MONDIAL, SANS LE TOUR À BORD
L’autre grande idée concerne les droits télé. Aujourd’hui, chaque organisateur vend sa course de son côté : le Tour de France et le Tour des Flandres, par exemple, font l’objet de contrats distincts. De nombreux contributeurs proposent de regrouper les courses dans un « circuit mondial officiel », vendu d’un bloc aux télévisions et aux sponsors, comme une ligue de football vend son championnat. Aigle promet de soutenir une structure commerciale chargée de cette vente groupée.
Les organisateurs actuels n’y seront pas contraints : toute mise en commun de leurs droits « se fera sur la base du volontariat ». Les nouvelles courses admises au plus haut niveau devront, elles, y apporter les leurs : ce sera « une condition d’éligibilité ». Les anciens choisissent, les nouveaux s’exécutent.
Or les anciens possèdent les courses qui rapportent. Tour de France, Giro, Vuelta, Paris-Roubaix, Milan-San Remo, Liège-Bastogne-Liège, Tour de Lombardie : aucune n’aura l’obligation de rejoindre l’offre commune. Si leurs propriétaires refusent, le circuit mondial démarrera sans les courses que le public regarde le plus. Le principe directeur des organisateurs : « la croissance grâce à des actifs communs, et non par la prédation ». Autrement dit, partager ce qui sera créé demain, pas ce qu’ils possèdent aujourd’hui.
L’UCI a déjà tenté de réunir les grandes courses sous sa bannière : lancé en 2005, son ProTour a buté sur ASO, RCS et Unipublic, l’organisateur de la Vuelta, qui refusaient qu’on leur impose les équipes à inviter, jusqu’à la paix signée en décembre 2008. Il est devenu le WorldTour en 2011 (Cyclingnews).
LES ÉQUIPES ONT DÉJÀ DESSINÉ LEUR PLAN
Les équipes n’ont pas attendu l’UCI. Comme l’expliquait La DH début septembre, quinze des dix-huit équipes masculines du WorldTour doivent devenir actionnaires du Collective Cycling Group (CCG). Cette société commune est emmenée par les propriétaires de Pinarello-Q36.5 et de Soudal Quick-Step, Ivan Glasenberg et Zdenek Bakala. Objectif : toucher une part des droits télé, vendre davantage de produits dérivés et peser sur le calendrier. UAE Team Emirates-XRG, l’équipe de Tadej Pogačar, Alpecin-Premier Tech et Jayco-AlUla ont refusé d’en être.
La synthèse ne mentionne jamais ce projet, mais sa liste de contributeurs le laisse deviner : vingt et une formations, dont les noms recoupent largement ceux du CCG, Alpecin en plus, ont signé une contribution commune. UAE a répondu seule, Jayco-AlUla n’apparaît nulle part. Dans ses commentaires, l’UCI fixe deux limites qui visent directement ces ambitions. Pas de ligue fermée, d’abord : une licence WorldTour ne pourra pas devenir un bien revendable, comme une franchise dans les ligues américaines, un système jugé « contraire au modèle sportif européen » et qui « ne sera pas envisagé ». Pas de partage imposé, ensuite : aucun organisateur historique ne sera obligé de céder ses droits. Lappartient a prévenu dès février que de tels projets « doivent s’inscrire sous l’égide de l’UCI ». Richard Plugge, le patron de Visma | Lease a Bike, le sait depuis 2025 : pour contrer son projet One Cycling, financé par l’Arabie saoudite, Aigle avait menacé de retirer leur licence aux structures impliquées (Escape Collective).

Crédit photo : A.S.O.
DES OUTILS QUE LE DROIT EUROPÉEN PEUT DÉSARMER
Même si équipes et organisateurs finissaient par s’entendre, une partie des mesures envisagées pourrait se heurter au droit européen. Parmi les idées largement soutenues figurent des « frais de transfert et de prêt calqués sur le modèle du football », c’est-à-dire des sommes versées quand un coureur change d’équipe en cours de contrat. Or le modèle du football vacille : en octobre 2024, dans l’arrêt Diarra, la Cour de justice de l’Union européenne a jugé que certaines règles de transfert de la FIFA étaient contraires au droit de l’Union. Un plafond des salaires, imposé à des formations qui emploient des coureurs de toute l’Europe, pourrait s’exposer à des recours du même ordre.
L’UCI a déjà dû reculer en Belgique. En juin 2025, elle avait voulu tester un braquet maximal de 54×11 pour réduire les vitesses en course. Saisie par le fabricant SRAM, l’Autorité belge de la concurrence a suspendu la mesure le 9 octobre 2025. La Cour des marchés de Bruxelles a confirmé cette suspension le 20 mai 2026, estimant que l’UCI n’avait pas démontré que cette limite était nécessaire et proportionnée pour protéger les coureurs. Le rapport relaie pourtant l’idée de limiter les braquets, sans un mot sur ce revers.
2029, ET D’ICI LÀ ?
Sur la sécurité, l’UCI « peut agir le plus rapidement », écrit-elle, grâce à SafeR, son programme déjà en place. Priorité immédiate : un protocole commun de suivi GPS, adapté à chaque catégorie de course, pour signaler un danger en temps réel. Côté arbitrage, Aigle a déjà renforcé la formation des commissaires et envisage un premier recours à la vidéo, avec des images examinées à distance depuis son siège.
Le reste se discutera à Benidorm en décembre, pour une application en 2029 au plus tôt. D’ici là, il faudra que l’un des deux camps fasse le premier pas : les équipes en acceptant un plafond de dépenses, ou les organisateurs en partageant une partie de leurs recettes. Sans ce geste, le cyclisme restera ce « géant populaire » dont parle son président, riche de son public et pauvre de ce qu’il en tire.

