Il y a vingt ans, douze jours après la mort de son frère Sauro, Paolo Bettini remportait le Tour de Lombardie, maillot arc-en-ciel sur les épaules. Alors que la classique retrouve le final de Côme ce week-end, retour sur trois semaines qui l’ont mené de la joie au deuil, puis à la plus émouvante de ses victoires.
Ce samedi, le Tour de Lombardie reviendra au bord du lac de Côme. Au bout des 239 km depuis Bergame, le Civiglio et San Fermo della Battaglia, escaladé à deux reprises, désigneront le successeur de Tadej Pogačar, absent après cinq victoires d’affilée. Remco Evenepoel y courra en champion d’Europe, Brandon McNulty en arc-en-ciel. Sur ces mêmes pentes, il y a vingt ans, un autre champion du monde s’envolait pour rendre l’un des plus beaux hommages qui soit à son frère tragiquement disparu.
14 octobre 2006. Sacré à Salzbourg trois semaines auparavant, Paolo Bettini remportait seul la centième édition de la classique des feuilles mortes, partie de Mendrisio, en Suisse, avec huit secondes d’avance sur Samuel Sánchez et Fabian Wegmann. L’Italien de la formation belge Quick-Step portait ce jour-là bien plus que son maillot : douze jours plus tôt, il avait perdu son frère aîné, Sauro, dans un accident de la route. « Aujourd’hui, je n’ai pas pédalé seul », glissait-il après la ligne.
Quelques mois plus tard, le magazine Stade 2, lui consacrant un émouvant reportage et résumerait ces semaines d’une phrase : « Après le sourire de Salzbourg, il y a eu ses larmes du Tour de Lombardie. » Entre les deux, vingt jours à peine, le temps de passer du sommet d’une carrière au deuil d’un frère, puis à une victoire teintée d’émotions.
L’ARC-EN-CIEL DE SALZBOURG, LE MAILLOT QUI LUI MANQUAIT
Le 24 septembre 2006, à trente-deux ans, Bettini devenait enfin champion du monde en battant au sprint Erik Zabel et Alejandro Valverde, avant de conserver son titre un an plus tard à Stuttgart. Le médaillé d’or d’Athènes avait couru six fois après ce maillot sans jamais l’attraper : battu à Lisbonne, en 2001, par son propre coéquipier chez Mapei, Óscar Freire, quatrième à Hamilton deux ans plus tard, en « grandissime favori ». « Réussir comme ça, ça a été l’un des plus beaux moments de ma carrière. En quelques instants, tu revis tous les sacrifices que tu as faits », confierait-il à Nicolas Geay pour Stade 2.
À peine sacré, il pensait déjà à l’automne. Au quotidien Il Giornale, il dévoilait son prochain objectif : « un Tour de Lombardie à honorer et à gagner en maillot arc-en-ciel ». Dans l’effervescence de la victoire autrichienne, a Bibbona, la commune toscane où il avait grandi, son frère Sauro, de dix ans son aîné et son plus grand supporter, préparait la fête du titre. Avant que le malheur ne viennent frappé le nouveau champion du monde et sa famille.
LES MOTS DE TOMMASINA
En effet, le 2 octobre, un accident de la route emportait Sauro. Il laissait une femme, Tommasina, un fils de dix ans, Francesco, qui courait déjà à vélo, et à son cadet un vide que l’arc-en-ciel ne comblait plus. « Arriver à conquérir la chose la plus importante pour moi, celle dont j’avais toujours rêvé. Et huit jours après, se rendre compte que cela ne compte pas vraiment », dirait Paolo devant les caméras de France 2.
Un jour, en voiture avec ses parents, Giuliano et Giuliana, sa femme, Monica, et Tommasina, il lâchait que pour lui, c’était fini. Les autres y voyaient une boutade. Monica, elle, avait compris, et elle en parlait à sa belle-sœur. C’était la veuve de Sauro qui allait le retenir : « C’est elle qui m’a dit que Sauro tenait au cyclisme et à mes victoires, c’est elle qui m’a demandé de courir pour lui », raconterait-il encore à Il Giornale.
Giuliano, son père y ajoutait sa propre leçon, qu’il répéterait au micro de Stade 2 : « Il y a quelques années, mon beau-frère est mort. À l’époque, je travaillais. J’ai pris trois jours seulement de congé. J’ai dit à Paolo : si tu étais ouvrier, qu’est-ce que tu ferais ? Il m’a dit : je retournerais travailler. Alors je lui ai dit : vas-y, fais-le. » Paolo retournait donc travailler. Le 7 octobre, il reprenait la course au Tour d’Émilie, la tête ailleurs, de son propre aveu.

Crédit photo : Il Lombardia
CÔME, POUR SAURO
La veille de la Lombardie, à Mendrisio, il ne savait pas ce dont il serait capable, mais il savait pourquoi il était là. À Salzbourg, il parlait d’« honorer » la Lombardie . Cette fois, le contexte changeait le poids de la formule : « Si je suis ici, c’est pour honorer le maillot que je porte et la mémoire de mon frère Sauro ». Il s’était aussi fait une promesse : gagner pour Francesco.
Le final de Côme, il le connaissait. De 1998 à 2004, la Lombardie s’était refusée à lui sept fois, sans un podium, avant de lui céder enfin en 2005, au sprint, devant Gilberto Simoni. Il revenait en tenant du titre, l’arc-en-ciel sur le dos.
Il n’attendait pas que la course se décante. Dans la montée vers la chapelle de la Madonna del Ghisallo, patronne des cyclistes, il durcissait le rythme, puis attaquait à plus de quarante kilomètres de l’arrivée. Dans le Civiglio, il contrait Danilo Di Luca et dispersait le groupe de tête. La descente, il la dévalait plus vite que de raison, frôlant la chute au moins une demi-douzaine de fois selon PezCycling News, au point de laisser revenir Fabian Wegmann. Dans San Fermo della Battaglia, il repartait, et l’Allemand ne pouvait que céder fasse aux nouveaux coups de boutoir d’un homme en mission. Ne restait plus qu’un long tête-à-tête avec le lac.
Des milliers de spectateurs bordaient les quais. Derrière lui, Samuel Sánchez reprenait Wegmann, trop tard. Après 6 h 08 min 06 s de course, Bettini passait la ligne en pleurs et tombait dans les bras des siens, venus l’attendre sur la rive. Il avait couru pour celui qui ne viendrait plus l’encourager au bord des routes.
Que s’était-il passé dans sa tête ? « Beaucoup m’ont dit que j’ai pris des risques. Je ne m’en suis pas rendu compte », reconnaîtrait-il devant la caméra de France 2, dont le reportage le montrerait « survolté, transcendé », « presque dans un état second ». Franco Ballerini, le sélectionneur italien, parlerait d’un moment magique, d’une course remportée sans même avoir été préparée. Faut-il y voir une force venue d’ailleurs ? Le chagrin ne fabrique pas de watts : Bettini était champion du monde avant d’être en deuil. Il peut, en revanche, faire taire la peur. Le vainqueur au sprint de 2005 s’était mué en attaquant sans retenue. Ce n’était pas un autre coureur. C’était le même, libéré de ce qui l’entravait.
CE QUE L’ITALIE N’A PAS OUBLIÉ
Fin décembre 2006, le quotidien L’Unità rangeait la scène parmi les « images inoubliables » de l’année, avec l’étreinte du coureur et de ses neveux. Vélo Magazine, entre-temps, lui avait remis le Vélo d’Or, couronnant une saison entamée lentement et achevée crescendo : le titre de champion d’Italie, l’arc-en-ciel, puis la Lombardie, sa seule classique de l’année, pour neuf victoires en tout. Septième coureur de l’histoire à s’y imposer en maillot de champion du monde, il resterait le dernier jusqu’à Tadej Pogačar, dix-huit ans plus tard.
Les caméras de Stade 2, elles, le retrouvaient en Toscane, dans le restaurant de son meilleur ami, préparant des penne pour sa fille, Veronica. La vie avait repris, sans rien effacer d’octobre. « Deux succès, deux émotions qui ont touché l’Italie », concluait le reportage. Vingt ans ont passé, et le pays raconte encore cette victoire : en 2021, le magazine Bicisport l’a qualifiée d’« exploit le plus émouvant » de sa carrière, et en mars dernier, la RAI a consacré à Bettini un documentaire, « Il cuore della corsa », diffusé sur Rai3 (Tuttobiciweb).
Ce samedi, le vainqueur longera à son tour le lac et lèvera sans doute les bras. Il y a vingt ans, Bettini, lui, pointait le ciel du doigt. De ses 300 derniers mètres, il dirait devant ces mêmes caméras qu’ils avaient été « les plus beaux, les plus moches, les plus tristes, les plus heureux » de sa vie.
