Autopsie d’une course World Tour à la croisée des chemins
Inscrit au calendrier World Tour et fort d’un palmarès historique où figurent des vainqueurs de la trempe de Geraint Thomas, le Tour de Romandie traverse aujourd’hui une zone de turbulences inédite. Cette année, la présence du numéro un mondial, l’ogre Tadej Pogacar, masque mal une réalité inquiétante, seulement 15 équipes seront au départ. Comment cette épreuve prestigieuse en est-elle arrivée à voir sa survie menacée ?
Entre un calendrier inadapté, une météo redoutée, une course aux points UCI impitoyable et un modèle économique chancelant, décryptage d’une crise inédite :
À première vue, l’affiche a de quoi séduire. Le numéro 1 mondial, Tadej Pogacar, sera au départ au milieu d’un peloton où l’on suivra également avec attention de jeunes talents qui commencent à faire leurs preuves sur le circuit, à l’image du Suédois Jakob Söderqvist.
Pourtant, derrière les têtes d’affiche, le peloton est décimé. L’absence de plusieurs formations World Tour et l’absence critique de sponsor pour le maillot de leader soulèvent une question, le Tour de Romandie est-il en train de mourir à petit feu ?
La course romande pourrait en théorie servir de rampe de lancement idéale pour le Tour d’Italie, à l’image du Critérium du Dauphiné. Ce n’est plus le cas aujourd’hui. Le Tour des Alpes (bien qu’il ne soit pas classé World Tour) a dorénavant ce rôle de répétition générale, en raison de sa grande proximité géographique et de son calendrier cohérent avec le départ du Giro.
A cela s’ajoute le fait que la philosophie d’entraînement a évolué. Pour préparer un Grand Tour, les favoris privilégient désormais les stages en altitude prolongés, du mont Teide à la Sierra Nevada. Redescendre de la montagne pour affronter une semaine de course nerveuse et risquée n’a plus de sens physiologique. De plus, le Romandie souffre de son positionnement , il ne prépare à aucune autre échéance, puisqu’il se déroule plus d’un mois avant la prochaine course par étapes World Tour (le Critérium du Dauphiné ou le Tour de Suisse). Il se retrouve isolé dans une « zone morte » du calendrier.

Le second point faible de la course, réside dans une météo dantesque qui épuise les organismes.
C’est une réalité que les directeurs sportifs et coureurs redoutent, fin avril en Suisse romande, la météo est souvent cruelle. Le froid, la pluie, voire la neige, ne ménagent pas les organismes à quelques jours d’une échéance de trois semaines.
Le souvenir de l’édition 2021 est encore dans toutes les mémoires. Lors de l’arrivée au sommet à Thyon 2000, sous des trombes d’eau glacée, Geraint Thomas et Michael Woods s’étaient disputé un sprint surréaliste au ralenti, peinant à dépasser les 20 km/h tant le froid les avait tétanisés. Thomas avait fini par chuter lourdement à 50 mètres de la ligne, les mains complètement engourdies, incapable de tenir son guidon. Ces conditions extrêmes puisent violemment dans les réserves et découragent les prétendants au Giro de prendre un tel risque.
Le tracé de cette année aggrave le problème. Avec un parcours très montagneux et aucune étape dédiée aux purs sprinteurs, la course est taillée sur mesure pour un Pogacar intouchable, capable de rafler toutes les étapes. Pour les équipes dépourvues de grimpeurs de classe mondiale, l’équation est vite résolue, il est inutile de venir y faire de la figuration.
Dans le cyclisme moderne, la lutte pour le maintien en World Tour a transformé la stratégie des équipes. Plutôt que d’aligner un effectif moyen sur le Romandie, certaines formations optent pour des courses d’un jour rapportant de gros points UCI. L’exemple d’Arkea Samsic en 2022 ou de Lotto Dstny en 2024 est un cas d’école. Assumant de faire l’impasse sur des courses à étapes trop rudes (y compris le Giro), la formation belge avait fait le pari d’aligner une armada sur la « Semaine Bretonne ». En trustant le Top 10 sur des épreuves comme le Tro Bro Leon, le Tour du Finistère, le Grand Prix du Morbihan ou les Boucles de l’Aulne, l’équipe a récolté en quelques jours plus de points que la majorité des équipes engagées sur le Tour de Romandie et le Tour d’Italie réunis.
Mais le coup de grâce pourrait bien venir de l’économie. En effet, on sait bien que ce ne sont pas les équipes qui paient leur hébergement, mais l’organisateur de la course. Or, dans un pays frappé par le coût de la vie élevé, loger et nourrir un peloton représente un budget conséquent.
Sans l’apport d’un sponsor majeur, notamment pour le maillot de leader, le modèle est asphyxié. Les mots de Richard Chassot, directeur de l’épreuve, résonnent d’ailleurs comme un cri d’alarme. Il qualifiait récemment l’événement de « miracle permanent » dans les colonnes de la presse locale. Sur un budget global de près de 6 millions de francs suisses, l’accueil des coureurs est un gouffre :
« La venue des équipes a un coût qui ne cesse de croître, » expliquait-il à la RTS. « Globalement, elles nous coûtent facilement entre 500 000 et 700 000 francs […]. Nous leur payons les frais d’hébergement, la nourriture, les transports. »
Pris en étau entre un calendrier défavorable, une concurrence stratégique sur les points UCI, la dictature de l’altitude et des coûts d’organisation exorbitants imposés par le cahier des charges international, le Tour de Romandie est aujourd’hui à la croisée des chemins. Si Pogacar assurera le spectacle cette année, c’est bien la pérennité structurelle de ce monument du cyclisme qui se jouera dans les mois à venir.

Photos : Tour de Romandie Officiel
Source : https://www.rts.ch/sport/cyclisme/6749398-tour-de-romandie-la-course-en-mode-economique.html
