Le Belge a signé samedi à Bergerac son deuxième succès consécutif sur ce Tour de France. Piégé dans un mauvais wagon à l’entrée du dernier virage, il a dû lancer son sprint à plus de 250 mètres de la ligne pour combler un trou qu’il n’aurait jamais dû avoir à combler. Il l’a fait. Et il a fini par tenir Biniam Girmay à distance.
À 450 mètres de la ligne, dans le dernier virage à angle droit du final de Bergerac, tout semblait joué pour Tim Merlier. Mathieu van der Poel venait de lancer Jasper Philipsen avec une puissance telle qu’un écart s’était creusé entre le duo Alpecin, quelques coureurs, et le reste du peloton. Merlier, lui, était embouteillé plusieurs roues plus loin, frôlé par une touchette avec Van der Poel dont il est sorti indemne, avant d’être aidé par son coéquipier Jasper Stuyven pour se replacer. « Juste avant le virage, j’étais un peu enfermé, et ils ont failli chuter. J’ai pensé que c’était fini », a-t-il raconté au micro de l’organisation. « Mais j’ai essayé de revenir sur les gars qui avaient fait le relais, et je suis arrivé avec tellement de vitesse. J’ai vu qu’il restait 250 mètres et je me suis dit que j’allais tenter jusqu’à la ligne, on verrait bien ».
Le résultat ne laisse aucune place au doute. Merlier a comblé l’écart seul, dépassé tout le monde, et résisté au retour de Girmay sur la ligne, pour une demi-longueur de vélo. Kooij complète le podium, Philipsen doit une nouvelle fois se contenter d’une place d’honneur.
L’INFLUENCE DU CYCLO-CROSS DANS LA RELANCE
Ce genre de sprint, où il faut d’abord recoller puis encore accélérer, n’est pas donné à tout le monde. Et ce n’est pas un hasard si Merlier le maîtrise à ce point.
Steve Chainel connaît le Belge depuis longtemps. Champion de France de cyclo-cross en 2018 et aujourd’hui consultant pour Eurosport, il avait croisé Merlier cette année-là lors d’un stage près d’Alicante, à une époque où celui-ci roulait encore essentiellement en cyclo-cross, cherchait un contrat, et ne parlait jamais de route. Dans un portrait consacré à l’ascension du Belge, Chainel a suivi et commenté toute sa transformation, de crossman en fin de contrat à sprinteur référence du peloton mondial. C’est dans ce cadre qu’il décrypte précisément ce que le cyclo-cross a laissé dans les jambes et la tête de Merlier : « Ça lui a apporté sur un plan technique. Toutes les trajectoires, dans les approches d’un final, il sait exactement où il faut aller. Et puis quand il faut faire une relance après un virage, il l’a encore. Il continue de le travailler avec un ou deux cross l’hiver, mais aussi des courses sur plage ». Sa qualité première, ajoute Chainel, c’est l’explosivité sur 50 à 60 mètres, doublée d’une capacité à maintenir cette puissance dans la foulée.
C’est très exactement ce qui s’est produit à Bergerac. Un virage, une touchette, un trou à combler. Là où un sprinteur pur, formé uniquement sur des lignes droites, dispose généralement d’une seule fenêtre d’accélération avant de plafonner, les anciens du cyclo-cross savent redémarrer une deuxième fois après une rupture de rythme. C’est un réflexe forgé sur la boue et le sable, où chaque virage technique exige de replacer son centre de gravité et de redonner de la puissance sans patiner.

LE MEILLEUR SPRINTEUR DEPUIS CAVENDISH ? LES CHIFFRES NE MENTENT PAS
La question mérite d’être posée avec les données en main, pas seulement l’émotion du moment. Depuis deux saisons pleines, Merlier tourne à 16 victoires par an, avec un taux de réussite de 50 % sur les sprints massifs disputés au niveau World Tour. Il compte désormais 72 succès professionnels, dont des étapes au Giro et au Tour, il ne lui manque plus que la Vuelta pour boucler le tour des trois Grands Tours. Sur ses trois participations au Tour de France, il a gagné à chaque fois, une régularité qu’il revendique lui-même avec fierté.
Le consultant RTBF Cyril Saugrain n’a pas hésité samedi : « Aujourd’hui, je pense que Tim Merlier est le meilleur sprinteur du monde ». Johan Museeuw partage cet avis dans la DH. Mais la comparaison directe avec Cavendish demande une nuance honnête. Le Britannique, à son sommet entre 2009 et 2011, pouvait empiler cinq ou six victoires d’étapes sur un seul Tour, un rythme que Merlier n’a jamais approché sur une édition. Ce qui frappe chez le Belge, en revanche, c’est la constance interannuelle et la capacité à gagner sans jamais avoir le luxe d’un train parfait. L’an dernier, alors que toute la Soudal Quick-Step était mobilisée autour des ambitions générales de Remco Evenepoel, Merlier s’était imposé deux fois sur le Tour en faisant tout, littéralement, tout seul. Ce week-end, l’histoire s’est répétée version 2026, cette fois sans même l’excuse d’un plan de course sacrifié.
LE MAILLOT VERT, UN OBJECTIF QU’IL REFUSE LUI-MÊME
Sur le papier, la course au maillot vert est relancée. Avec ses deux succès, Merlier n’est plus qu’à 15 points de Mads Pedersen. Sur le terrain, la réalité est plus complexe, et Merlier le sait mieux que quiconque. « Le maillot vert ? A priori, il ne m’intéresse pas. Pour avoir une chance de le ramener sur les Champs-Élysées, il faudrait que je gagne trois ou quatre fois », avait-il prévenu avant le départ.
Les faits lui donnent raison. Pedersen a bâti son avance sur des échappées et des sprints intermédiaires, un terrain où Merlier, sprinteur pur, n’a tout simplement pas la carte à jouer. Il ne reste plus que deux étapes réellement planes au programme, à Nevers et Chalon-sur-Saône, avant une dernière semaine où seule une étape du côté de Voiron semble taillée pour les purs vélocistes. Autrement dit, l’essentiel des munitions est déjà tiré. Face à un Pedersen capable de scorer même quand la route se complique, et un Girmay qui grappille dans les étapes vallonnées, Merlier partirait avec un déficit structurel qu’aucune victoire de sprint massif isolée ne suffirait à combler. Viser des étapes reste, très concrètement, la stratégie la plus rationnelle. Et Merlier ne s’en cache pas.
POGAČAR, MERLIER : DEUX TOURS DÉJÀ RÉUSSIS
Il y a une symétrie frappante à ce stade de la course. Tadej Pogačar compte deux victoires d’étape sur ce Tour 2026, à Les Angles et à Gavarnie-Gèdre. Merlier en compte exactement autant, à Bordeaux et Bergerac. Pour l’un comme pour l’autre, la Grande Boucle est déjà, d’une certaine manière, une réussite. Pogačar vise l’histoire au classement général. Merlier, lui, a déjà rempli le contrat qu’il s’était fixé avant le départ, et tout ce qui suivra sera du bonus.
LE WOLFPACK RETROUVE SES RACINES
Il y a un fil qui traverse discrètement cette victoire. Depuis 2013, la Soudal Quick-Step a remporté au moins une étape à chaque édition du Tour de France, un total de 14 éditions consécutives, et la victoire de Merlier à Bergerac prolonge cette série. Cette tradition porte des noms qui résonnent dans l’histoire récente du sprint mondial. Mark Cavendish, bien sûr, dont le départ en 2022 a directement ouvert la porte à Merlier au sein de l’équipe. Mais aussi Fabio Jakobsen, Fernando Gaviria, Sam Bennett, Elia Viviani, Marcel Kittel, une lignée ininterrompue de sprinteurs bonifiés par la structure de Patrick Lefevere.
Il y a, dans ce Tour 2026, quelque chose qui ressemble à un retour aux sources. Avec le départ de Remco Evenepoel vers Red Bull-BORA-hansgrohe, l’équipe belge n’a plus à répartir ses ressources entre les ambitions générales d’un leader et les envies de bouquets d’un sprinteur. Elle peut, à nouveau, se concentrer pleinement sur ce qui a longtemps fait sa réputation dans le peloton mondial : lancer l’homme le plus rapide du peloton vers la ligne, et le laisser faire le reste.

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