Vainqueur à Québec, victime d’une « mauvaise journée » à Montréal, Remco Evenepoel a livré un week-end canadien en clair-obscur pendant que Wout van Aert bouclait la Vuelta en vert. Le monde du cyclisme sacre déjà la Belgique et son duo comme grands favoris du Mondial. Mais les hommes qui ont dominé le week-end s’appellent Del Toro, Seixas ou McNulty. Décryptage d’un statut qui ressemble à un cadeau empoisonné.
Il y a les faits, et il y a le récit qu’on plaque dessus. Les faits, d’abord. Ce week-end, sur les deux classiques canadiennes qui servaient de répétition générale, la Belgique a livré un bilan contrasté. Remco Evenepoel s’est imposé au Grand Prix de Québec vendredi, en devançant Giulio Ciccone au sprint. Mais dimanche, sur le circuit du Mont-Royal qui accueillera la course en ligne mondiale le 27 septembre, il a terminé cinquième, à 35 secondes du vainqueur, victime de ses nerfs autant que de la fatigue. Dans le même temps, Wout van Aert refermait sa Vuelta avec deux victoires d’étape, le maillot vert et le prix de la combativité.
Le récit, ensuite. Depuis le forfait de Tadej Pogačar, blessé sur la Vuelta, le monde du cyclisme a fait de la Belgique la nation à battre. Le sélectionneur Serge Pauwels ne s’en cache pas : « Avec le forfait désormais officiel de Tadej Pogačar, tous les regards seront braqués sur nous, et nous avons hérité, du même coup, du statut de nation favorite ». La presse spécialisée abonde, érigeant le duo Evenepoel-van Aert en épouvantail. Reste une question que peu osent poser : ce statut correspond-il à la réalité des jambes, ou à un simple héritage laissé par l’absent ?
MONTRÉAL, RÉVÉLATEUR IMPITOYABLE
Car sur le tracé même des Mondiaux, les hommes qui ont dominé ne sont pas belges. Isaac Del Toro s’est imposé en réglant Paul Seixas au sprint, après que les deux se furent extraits d’un groupe d’élite dans l’ultime ascension de la Côte Camilien-Houde. Le Mexicain de 22 ans, maillot blanc du dernier Tour de France, a fait preuve d’une intelligence de course remarquable, adossé à un collectif UAE omniprésent. Son coéquipier Brandon McNulty, tenant du titre, a complété le podium devant l’Américain Quinn Simmons. Derrière, Adam Yates et Ben Healy ont eux aussi affiché un visage conquérant.
Le contraste avec Evenepoel est cruel, et le Brabançon l’a reconnu avec lucidité. « Ce n’était pas vraiment une bonne journée pour moi. Sur ce parcours, il faut de la fraîcheur et du vrai punch, j’en manquais un peu », a-t-il confié à Sporza et à la RTBF, pointant aussi un transfert en bus de trois heures qu’il a jugé « un peu amateur ». Surtout, il a livré une observation technique capitale : « Dans la montée de Camilien-Houde, ce sont des grimpeurs-puncheurs qui tirent le mieux leur épingle du jeu, des profils autour de la soixantaine de kilos. Mais si van der Poel et Wout sont dans un super jour, ils peuvent survivre à cet endroit. » Le mot est lâché : survivre. Non pas dominer.
DES RIVAUX QUI N’ONT PAS PEUR, ET LE DISENT
En face, les prétendants affichent une confiance décomplexée. Paul Seixas, malgré sa deuxième place frustrante, ne cache pas son optimisme. « Je sens que j’ai les jambes pour jouer la victoire. Ce circuit me convient très bien », a lancé le Français de 20 ans, tout en admettant avoir gardé des cartes en réserve : « Je ne veux pas jouer toutes mes cartes avant les Mondiaux. » Del Toro, lui, cultive une fausse modestie qui ne trompe personne : « C’est bon signe pour le Mexique. » Quant à UAE, elle a verrouillé le final de Montréal par le surnombre, exactement le type de domination collective qui pourrait se rejouer sous les couleurs nationales.
LA BELGIQUE AURAIT-ELLE PU ÊTRE PLUS FORTE ENCORE ?
Faut-il pour autant enterrer la Belgique ? Ce serait négliger l’autre tête de l’hydre. Car pendant qu’Evenepoel peinait, van Aert a bouclé une Vuelta référence, validant le pari d’une préparation par le grand tour espagnol. L’Anversois arrive au Canada dans l’une des meilleures formes de sa vie, et Pauwels ne s’y trompe pas : « Avec ce qu’il montre maintenant, le timing du championnat du monde est parfait. »
Reste que, derrière ses deux stars, la sélection retenue par Pauwels prête à discussion. Autour d’Evenepoel et van Aert, le sélectionneur a fait appel à Tiesj Benoot, Thibau Nys, Alec Segaert, Quinten Hermans, Maxim Van Gils et Gianni Vermeersch. Un groupe d’hommes solides, mais dont on peine à distinguer les ceux capables de tenir le choc dans le final. Deux absences, surtout, interpellent. Celle de Jarno Widar, révélation de la Vuelta où il a réglé au sprint des vainqueurs de grands tours, et celle de Lennert Van Eetvelt, dixième à Montréal dimanche. Sur un tracé qui réclame des grimpeurs-puncheurs, ils n’auraient certainement pas dénoté dans la sélection du Plat pays.
Le week-end canadien a d’ailleurs souligné l’enjeu : seul Van Gils a réellement surnagé, présent dans le groupe offensif lancé à Montréal. Un unique lieutenant en vue, c’est peu pour verrouiller une course de 273 kilomètres face aux autres grandes nations. La Belgique, même si elle est en tête du classement UCI, semble reposer sur ses deux seuls leaders. Le soutien est certes là, mais il devra être utilisé à bon escient. La moindre erreur pourrait punir le contingent noir-jaune-rouge.
LE SÉLECTIONNEUR DEVRA SE MUER EN FIN TACTICIEN
Dans ces conditions, le statut de favori vire au piège. Prendre le poids de la course, rouler pour contrôler pendant plus de deux cent septante kilomètrrd avec un collectif à la hiérarchie encore incertaine, c’est s’exposer à l’épuisement ou à courir en permanence à contre temps.
La solution ne serait pas d’attendre, mais d’anticiper. Plutôt que de subir, la Belgique devrait saturer l’avant de la course et forcer les autres nations à courir derrière. L’idée maîtresse : placer très tôt l’un des deux leaders, Evenepoel idéalement, dans un coup lointain. Car s’il part, les favoris se regarderont, personne ne voulant emmener van Aert vers un sprint. Et si le peloton revient, l’ancien champion du monde de cyclocross demeure l’une des meilleures armes dans un groupe réduit. Un scénario à double détente où chaque option adverse profite à la Belgique. L’inverse se conçoit tout aussi bien : van Aert est un coureur audacieux, son dernier Tour d’Espagne en atteste, et effectuer un raid lointain appartient aussi à l’ADN du natif d’Herentals.
Reste l’inconnue humaine, la capacité des deux hommes à s’effacer l’un pour l’autre. Wollongong 2022, où van Aert avait veillé sur Evenepoel filant vers le titre, prouve qu’ils en sont capables, tout comme les Jeux de Paris. Une chose est sûre : être désigné favori n’a jamais fait gagner une course. Et ce week-end canadien, s’il a confirmé la forme des deux Belges, a surtout rappelé que les hommes à battre, sur ce circuit, portaient peut-être d’autres maillots.
