Deuxième du Tour de France 2026 derrière l’intouchable Tadej Pogačar, Remco Evenepoel signe le meilleur classement d’un Belge sur la Grande Boucle depuis Lucien Van Impe en 1981. Une performance qui ferme, une fois de plus, la bouche à ses détracteurs. Et qui pose une question devenue presque taboue : ce garçon-là peut-il un jour rêver du jaune à Paris ?
Il faut commencer par le chiffre, parce qu’il dit déjà presque tout. Quarante-cinq ans. Il aura fallu attendre quarante-cinq ans pour revoir un coureur belge à pareille hauteur sur le Tour de France. Van Impe en 1981, puis plus rien, jusqu’à ce dimanche parisien où Remco Evenepoel est monté sur la deuxième marche du podium, deux ans après une troisième place qui, déjà, avait surpris son monde.
UNE PREMIÈRE SEMAINE DE FUNAMBULE, UNE DEUXIÈME DE GESTIONNAIRE
Rappelons brièvement le chemin parcouru. La première semaine avait été celle du funambule : maillot de leader disputé dès le contre-la-montre par équipes de Barcelone, gestion millimétrée des étapes pyrénéennes, et cette capacité déjà remarquée à ne jamais se mettre dans le rouge. Le Tourmalet l’avait vu lâcher prise près du sommet avant de recoller dans la descente, le Lioran avait confirmé le schéma. On tenait là un Evenepoel malin, économe, qui refusait d’exploser.
La deuxième semaine, celle des Vosges et du Jura, avait entretenu le doute. Lâché dans le col du Haag, il n’avait concédé que des miettes, mais les questions demeuraient. Sans porte de sortie, sans descente salvatrice, ce coureur-là tiendrait-il le choc de la haute montagne alpine ?
DAUPHIN DANS LE DRAME, MAIS DAUPHIN PAR SES JAMBES
C’est la 15e étape qui a tout fait basculer. Au Plateau de Solaison, Jonas Vingegaard, alors deuxième du général à 4’30 » de Pogačar, a lourdement chuté dans un rond-point à une vingtaine de kilomètres de l’arrivée, victime d’une fracture de la clavicule et contraint à l’abandon, une première dans sa carrière. Le drame a propulsé Evenepoel à la deuxième place. Mais réduire son dauphinat à cet accident serait profondément injuste. Car ce même jour, le Belge remportait l’étape au sommet. Il n’a pas hérité de sa place : il l’a conquise sur la route.
Le sort a d’ailleurs cruellement rappelé que ce Tour aura décimé le podium 2025. Deux jours après Vingegaard, c’est Florian Lipowitz, troisième l’an dernier et coéquipier précieux d’Evenepoel en montagne, qui chutait à son tour et quittait la course, privant le Brabançon de son dernier soutien dans les cols. Evenepoel a donc bouclé son money time alpin quasiment seul. Et il l’a fait admirablement.
LA TROISIÈME SEMAINE, OU LA RÉPONSE PAR LES JAMBES
Car c’est bien dans la dernière semaine, celle où les organismes fatiguent et où les Grands Tours se gagnent ou se perdent, qu’Evenepoel a produit ses meilleures performances. Eurosport ne s’y trompe pas : « le Belge a incontestablement franchi un cap en montagne et, autre bon signe, il est monté en puissance au fil du Tour ». La victoire au Plateau de Solaison, puis le contre-la-montre individuel d’Évian empoché avec 28 secondes d’avance sur Pogačar lui-même, avant un triptyque alpestre de haute volée.
Sur ce chrono, l’analyse de Cyril Saugrain, consultant depuis 2013 pour la RTBF, est sans réserve : « c’est une masterclass de Remco Evenepoel dans son domaine de prédilection. On a un super Remco sur ce Tour. Sa forme est croissante depuis quatre jours. Chapeau à lui, car il a vraiment écrasé la concurrence ».

Le point le plus frappant n’est pas tant le résultat que la manière. Là où l’on attendait un Evenepoel en survie, on a vu un coureur frais, capable de récupérer d’un jour sur l’autre, sans le moindre jour sans. C’est précisément cet état de fraîcheur qui valide, a posteriori, l’audace de sa préparation hivernale et de ses 68 jours sans compétition. Le pari, tant critiqué avant le départ, s’est révélé être le bon.
Alors oui, on peut lui reprocher une certaine timidité dans ses tentatives d’attaque. Evenepoel a davantage protégé sa deuxième place qu’il n’a cherché à dynamiter la course. Mais Saugrain avait parfaitement anticipé cette lecture dès la mi-Tour : « sur des efforts limités, il est certainement le 2e plus fort. Il faut qu’il prenne des initiatives. Mais lorsqu’on lorgne le podium et qu’on revient dessus, on n’a plus envie de prendre des initiatives ». Face à un Pogačar que le Belge lui-même qualifie d’« intouchable », à quoi bon se saborder dans une offensive vouée à l’échec ? Il a couru en deuxième meilleur grimpeur de ce Tour. Parce que c’est, sur ces trois semaines, ce qu’il a été.
FAUT-IL VRAIMENT QU’IL PROUVE ENCORE ?
Il y a quelque chose de presque injuste dans le traitement réservé à ce garçon. Combien de fois faudra-t-il qu’il prouve ? Champion du monde en 2022, vainqueur de la Vuelta la même année, double champion olympique à Paris, triple champion du monde du contre-la-montre, troisième du Tour 2024, et maintenant deuxième en 2026. À chaque rendez-vous, ou presque, il apporte des réponses. Et à chaque fois, le doute renaît avant l’échéance suivante.
C’est sans doute la rançon d’un talent hors norme. Le public l’attend à un niveau tellement stratosphérique que beaucoup peinent à mesurer la qualité réelle du coureur. On lui demande d’égaler un extraterrestre, et on s’étonne qu’il n’y parvienne pas, en oubliant que le simple fait de figurer sur le podium de ce Tour relève déjà de l’exploit. Evenepoel, lui, ne s’y trompe pas : « je prouve que les critiques des gens qui ne croyaient pas en moi étaient fausses ». Il a raison.
PEUT-IL RÊVER DU JAUNE ?
Vient alors la question qui brûle les lèvres. Un jour, à Paris, en jaune ? Lui-même l’aborde désormais sans détour, avec une sérénité nouvelle. « Pour moi, il s’agissait surtout de me prouver que j’avais eu raison de ne pas renoncer à mon rêve de monter le plus souvent possible sur le podium des Grands Tours, mais aussi d’essayer de les remporter. C’est l’objectif de ma carrière et je pense avoir fait le bon choix. Avec ce résultat, je me suis prouvé, mais j’ai aussi montré à mon équipe et au monde extérieur que j’avais le droit de rêver et de poursuivre ces objectifs ».
Le droit de rêver. La formule est belle, et elle est méritée. Reste l’obstacle, immense, presque cosmique. Evenepoel a le malheur historique d’être né dans la même génération qu’un coureur qui vient d’égaler le record de cinq Tours d’Anquetil, Merckx, Hinault et Indurain. Dans une autre décennie, avec ce palmarès et ce moteur, Remco Evenepoel serait sans doute déjà considéré comme l’un des tout meilleurs de sa génération, et probablement lauréat d’au moins un Tour de France. Le sort a voulu qu’il tombe sur un ogre qui dévore presque tout, laissant aux autres les miettes du podium. C’est la cruauté du calendrier, pas celle du talent.
ET MAINTENANT ? UNE FIN DE SAISON À CROQUER
L’histoire ne s’arrête pas à Paris. Et la bonne nouvelle, pour un Evenepoel manifestement affamé, c’est que le calendrier lui tend plusieurs occasions de lever les bras avant l’hiver. Cela commence dès ce samedi 1er août avec la Clásica San Sebastián, une course qu’il a déjà remportée à trois reprises (2019, 2022, 2023) et où une quatrième victoire ferait de lui le recordman absolu de l’épreuve, devant l’Espagnol Marino Lejarreta. La concurrence sera relevée, emmenée par le tenant du titre Giulio Ciccone, Jhonathan Narvaez, Mauro Schmid, Enric Mas, Pello Bilbao, Mikel Landa ou encore Lennert van Eetvelt, mais le Pays Basque est un terrain qu’il connaît par cœur.
Ce ne sera qu’un début. Selon son programme, Evenepoel enchaînera en septembre avec les Grands Prix de Québec et de Montréal, avant le grand rendez-vous des Championnats du monde au Canada, où l’attendent le contre-la-montre et la course en ligne. Suivront le Championnat d’Europe en ligne en Slovénie, puis le Tour de Lombardie, dernier Monument de la saison et objectif majeur de son automne. Il refermera son année sur le Chrono des Nations, le 18 octobre, une course contre la montre qui lui a toujours échappé.
De quoi transformer une deuxième place à Paris en un tremplin. Parce qu’au fond, c’est peut-être ça, la vraie leçon de ce Tour 2026 : Remco Evenepoel n’a plus rien à prouver à personne. Il lui reste simplement à continuer de gagner, en attendant, patiemment, que l’ogre laisse un jour une porte entrouverte.

