Arnaud De Lie chez Tudor, Lennert Van Eetvelt et Cedric Beullens chez NSN, Liam Slock chez Bahrain et enfin Niels Driesen chez Pinarello. En quelques semaines, l’équipe de la Loterie Nationale a vu partir ses leaders et son meilleur espoir. Derrière ces annonces, une réalité comptable et un choix stratégique. Analyse chiffrée.
Le départ le plus révélateur de l’été n’est pas celui d’Arnaud De Lie. C’est celui de Niels Driesen. À 21 ans, le Limbourgeois vient de terminer deuxième du Tour de l’Avenir derrière Lorenzo Finn, après avoir remporté la première étape, porté le maillot jaune et pris la deuxième place au Lago Serrù. Il avait déjà gagné la Ronde de l’Isard et une étape du Val d’Aoste cette saison. Formé pendant deux ans dans l’équipe de développement de Lotto, il rejoindra Pinarello-Q36.5 en 2027, pour trois saisons.
L’équipe belge le voulait, elle n’a pas pu le garder. Triste.
LE BUDGET, PREMIER FACTEUR EXPLICATIF
Les chiffres éclairent ce qui ressemblerait autrement à une succession de mauvaises nouvelles. En 2026, le budget moyen d’une équipe World Tour s’établit à 33,1 millions d’euros, selon les données de l’UCI relayées. Les six formations de tête, UAE Team Emirates-XRG, Visma-Lease a Bike, Red Bull-BORA-hansgrohe, Lidl-Trek, Decathlon CMA CGM et INEOS Grenadiers, tournent autour de 50 millions. Lotto-Intermarché dispose d’environ la moitié de cette somme.
L’écart s’est creusé vite. Les budgets cumulés du World Tour sont passés de 473 millions d’euros en 2023 à 570 millions en 2025, puis 663 millions cette saison. Une inflation de 40 % en trois ans, que toutes les équipes n’ont pas suivie au même rythme.
LE DÉPART DE DE LIE : L’OFFRE ÉTAIT SUR LA TABLE
Réduire ces départs à une incapacité financière serait pourtant inexact, du moins pour le plus emblématique d’entre eux. Lotto avait déposé une proposition de prolongation à De Lie mais le Taureau de Lescheret aurait laissé passer la date butoir du 30 avril sans y répondre d’après Het Laatste Nieuws.
Ses prétentions salariales auraient ensuite posé problème à Groupama-FDJ, Alpecin-Premier Tech et Soudal Quick-Step, trois équipes pourtant mieux dotées, avant qu’il ne signe quatre ans chez Tudor, jusqu’en 2030.
Le marché lui-même hésitait donc à valider le niveau de rémunération réclamé par un coureur de 24 ans aux 35 victoires, mais dont les résultats récents ont déçu. Ce n’est pas seulement une question de moyens : c’est aussi une question de valorisation, dans un peloton où les jeunes talents négocient désormais sur la promesse autant que sur le palmarès.

Photo / Crédits : A.S.O./Thomas Maheux
538 000 EUROS DE MOYENNE, 216 000 DE MÉDIANE
L’ampleur de cette inflation salariale se lit dans les statistiques de l’UCI. Un coureur World Tour masculin gagne en moyenne 538 000 euros bruts par an en 2026, contre 500 000 la saison précédente. Mais la médiane des coureurs salariés tombe à 216 000 euros : la moitié du peloton gagne moins. Le plancher réglementaire s’établit à 44 150 euros pour un salarié et 72 404 euros pour un indépendant, barème gelé cette année.
Au sommet, les ordres de grandeur changent de nature. Tadej Pogačar émarge autour de 8 millions d’euros annuels, jusqu’à 12 avec les primes. Remco Evenepoel tourne autour de 5 millions depuis son passage chez Red Bull, Mathieu van der Poel autour de 4, Jonas Vingegaard et Primož Roglič aux environs de 4,5.
Pour une structure dont l’enveloppe totale avoisine 25 millions, aligner un salaire à sept chiffres revient à immobiliser une part considérable de sa masse salariale sur un seul homme. L’arbitrage n’a rien d’idéologique. Il est arithmétique.
UN SPONSOR PUISSANT, UNE ÉQUIPE MODESTE
Ce constat produit un paradoxe frappant : la Loterie Nationale n’a rien d’un petit partenaire : 1,53 milliards d’euros de chiffre d’affaires l’an dernier, plus d’un milliard reversé aux gagnants, 362 millions redistribués à la société belge, un réseau de plus de 7 000 points de vente.
L’équipe cycliste ne représente qu’une ligne dans ce dispositif. La Loterie soutient chaque année plus de 1 300 demandes de sponsoring dans le sport, la culture et le social. Présente dans le peloton depuis 1985, soit quarante et un ans, elle traite le cyclisme comme un vecteur d’image et une mission d’intérêt général, pas comme un investissement de performance. La fusion avec Intermarché-Wanty, validée par l’UCI en décembre avec un engagement de trois ans minimum des deux sponsors titres, a permis de remonter la pente, mais elle n’a pas rebattu les cartes.
CE QUE L’ÉQUIPE A CHOISI DE GARDER
Face à ces départs, la direction de Jean-François Bourlart a répondu par une série de prolongations qui dessinent une ligne claire. Jarno Widar, 20 ans, révélation de cette Vuelta, est lié jusqu’en 2028 tandis que ce lundi, l’équipe a prolongé jusqu’à fin 2028 trois coureurs issus de sa propre filière : Sébastien Grignard (neuf ans dans la maison), Milan Menten et Luca Van Boven. Baptiste Veistroffer et Simone Gualdi ont également prolongé. Trois jeunes de l’équipe espoirs montent en professionnel : Milan Donie, Kamiel Eeman et Victor Vaneeckhoutte.
Côté arrivées, deux Belges expérimentés seraient en passe de renforcer l’effectif : le classicman Stan Dewulf et le grimpeur Mauri Vansevenant. L’équipe négocierait par ailleurs avec Clément Venturini et Guillaume Martin, après avoir manqué Valentin Madouas.
Le portrait qui se dégage est celui d’un effectif rajeuni, adossé à quelques cadres fidèles, sans tête d’affiche établie. Un pari, donc.
L’HYPOTHÈSE ROGLIC
C’est dans ce contexte qu’il faut lire la rumeur qui agite le mercato belge depuis trois semaines. Primoz Roglic, en fin de contrat chez Red Bull, aurait engagé des discussions avec la direction de Lotto-Intermarché, selon Het Laatste Nieuws. Rien ne serait signé, et Pinarello-Q36.5 resterait sur les rangs. Mais
Si l’opération devait aboutir, elle changerait la physionomie du projet. Le Slovène apporterait l’expérience qui manquera à un groupe rajeuni, et un rôle de mentor pour Widar que plusieurs observateurs jugent naturel. Surtout, son niveau actuel plaide en sa faveur bien plus qu’on ne l’imaginait il y a un mois.
À 36 ans, Roglič occupe la deuxième place du classement général de cette Vuelta, à 1’18 » d’Enric Mas, après avoir accompagné les meilleurs jusque dans le dernier kilomètre de l’étape reine de l’Alto de Aitana. Un quadruple vainqueur du Tour d’Espagne et lauréat d’un Giro qui figure encore sur le podium provisoire à cet âge n’est pas un pari sur le passé.
Il resterait néanmoins un coût. Même en fin de carrière, un coureur de ce calibre pèserait lourd sur une masse salariale contrainte, et sa capacité à tenir trois semaines année après année demeure une inconnue.
Jean-François Bourlart a pourtant déjà tenté ce genre de pari. Pour conserver Biniam Girmay, devenu une véritable star après ses exploits sur le Tour, le patron de l’ex-Intermarché-Wanty avait cassé sa tirelire : le salaire de l’Érythréen était estimé à plus d’un million d’euros par saison. Une somme considérable pour une formation dont le budget figurait parmi les plus faibles du WorldTour.
Dès lors, si la piste Primoz Roglic devait réellement se concrétiser, une question mérite d’être posée : Bourlart ne risquerait-il pas de reproduire, à plus grande échelle encore, le pari financier réalisé avec Girmay ? Un grand nom peut attirer sponsors, visibilité et résultats, certes, mais pour une structure qui sort à peine d’une période financière particulièrement délicate, le prestige ne peut pas se payer à n’importe quel prix.
DEUX LECTURES POSSIBLES
Reste à trancher entre deux interprétations, et l’honnêteté oblige à dire qu’aucune n’est aujourd’hui définitivement établie.
La première consiste à voir dans ce mercato la confirmation d’un déclassement. Une équipe qui perd son sprinteur, son grimpeur, son meilleur espoir et un capitaine de route la même année n’aborde pas 2027 en position de force, quelles que soient les prolongations annoncées. Le départ de Driesen, en particulier, interroge : perdre un talent qu’on a formé deux ans avant même qu’il ne passe professionnel, c’est voir son investissement capté par un concurrent.
La seconde lecture est plus favorable. Une équipe dont le budget représente la moitié de celui des meilleures ne peut pas jouer sur le même terrain, et il y a une forme de lucidité à ne pas s’endetter pour retenir des coureurs qui partiront de toute façon. Miser sur la jeunesse, prolonger des cadres fidèles à des salaires raisonnables, chercher un renfort d’expérience ciblé : la logique se défend, à condition qu’elle soit revendiquée plutôt que subie.
La vérité se situe probablement entre les deux, et elle dépendra de choses qu’on ne peut pas encore mesurer. De la trajectoire de Widar, d’abord, qui déterminera si l’équipe sait garder ses meilleurs éléments une fois qu’ils explosent. De l’issue du dossier Roglic, ensuite. Et de la capacité de la structure à convaincre des espoirs comme Driesen que leur avenir passe par elle plutôt que par la Suisse.
Une équipe qui forme est utile au cyclisme belge. Une équipe qui forme et qui garde est utile à elle-même. Entre les deux, il y a un modèle économique à consolider, et probablement quelques millions d’euros de différence mais Lotto a toujours fait des miracles avec peu, il est temps de renouer avec cette adage. Ne dit-on pas que « nécessité est mère d’invention » ?

Photo : Jolypics
Photo d’illustration : Velonews
