Champion du monde en 2012, vainqueur de quatre des cinq Monuments, Philippe Gilbert n’a pas la charge de l’équipe nationale qui s’élance dimanche à Montréal. Il a en revanche le pedigree pour en parler. Nous lui avons demandé ce qu’il ferait à la place du sélectionneur. Sa réponse, formulée avant la course des espoirs, s’est vérifiée le jour même.
Le départ sera donné dimanche à 15 heures, heure belge, pour 273,7 kilomètres entre Brossard et le parc Jeanne-Mance. La Belgique aborde ce rendez-vous derrière Remco Evenepoel et Wout van Aert, avec le statut de favorite depuis le forfait de Tadej Pogačar. L’ancien coureur, dont le palmarès des courses d’un jour ferait plus d’un envieux, y voit un piège.
Sa ligne est simple, et parfaitement logique dès qu’on regarde le parcours de près :
« Il faut éviter à tout prix de rouler en tête, c’est primordial. La meilleure défense, c’est l’attaque. Il ne faudra pas hésiter à envoyer du monde à l’avant dès qu’on arrive sur les circuits locaux. »
LA COURSE U23 ET LE SACRE DE BARRY MONTRENT LA VOIE
Cette analyse, il l’a formulée quelques heures à peine avant le départ de la course des espoirs, qu’il désignait lui-même comme l’épreuve la plus proche de celle des professionnels. L’après-midi a suffi à lui donner raison.
L’Américain Ashlin Barry est parti dans un mouvement à 128 kilomètres de l’arrivée, s’est retrouvé seul en tête à trente-quatre bornes du but et a franchi la ligne avec 53 secondes d’avance. Derrière, les favoris se sont neutralisés jusqu’à laisser filer le maillot arc-en-ciel. Niels Driesen a pris la cinquième place, meilleur Belge, sans jamais figurer dans le mouvement décisif.
Aucune nation n’a pris la course à son compte, et celui qui est parti de loin est reparti en champion du monde.

Crédit photo : Bryn Lennon
POURQUOI LE CONTRÔLE EST UNE ILLUSION
Sept heures de course, et un circuit local qui ramène à chaque passage la voie Camillien-Houde, courte et raide : aucune équipe ne tient une telle cadence de bout en bout. Celle qui s’y essaie use ses équipiers bien avant l’heure où ses leaders en auront besoin.
Gilbert parle en connaissance de cause. Huitième à Stuttgart dès 2007, sixième à Mendrisio en 2009, sacré à Valkenburg en 2012, de nouveau huitième à Florence en 2013 puis septième à Ponferrada l’année suivante : cinq fois dans les dix premiers d’un Mondial, sur des tracés qui réclament tout à la fois les jambes, la puissance et la lecture de course.
La Belgique ne doit donc pas se reposer sur ses lauriers, mais rester attentive au moindre mouvement. « Nous avons une équipe très complète, construite sur la deuxième partie de course. Sur le plat, nous avons Alec Segaert, qui est là pour se sacrifier sur les premiers kilomètres. Ensuite, il faudra être attentif et ne pas se faire piéger. N’importe lequel peut y aller, mais il faudra suivre les coups. »
Il se garde en revanche de commenter les choix de Serge Pauwels. Interrogé sur l’absence de Lennert Van Eetvelt, il refuse d’en faire un débat : une équipe ne se juge pas à un nom manquant, mais à la forme de ceux qui prennent le départ :
« Ce n’est jamais un élément qui fait basculer la chose. Le plus important, c’est d’avoir les leaders en forme. C’est le cas, et c’est comme cela que l’on est le mieux armé. »
GILBERT VOIT UN TRIO SE DISPUTER LA GAGNE
En face, l’Italie présente le collectif le plus dense du plateau, avec assez d’hommes pour multiplier les offensives sans jamais se découvrir. Gilbert, lui, en retient trois noms :
« Je pense que cela va se jouer entre Isaac Del Toro, Paul Seixas et Remco Evenepoel. Mais il peut toujours y avoir des circonstances de course. Par exemple Mathieu van der Poel, avec Wout van Aert et Tom Pidcock, qui anticipent. Cela peut être aussi une possibilité. »
Les deux premiers cités ont réglé le Grand Prix de Montréal entre eux il y a deux semaines, sur ce même Mont-Royal. Quant à son hypothèse d’anticipation, vendredi lui a donné du corps : sur ce circuit, un groupe parti à mi-course peut aller au bout.
LA LOMBARDIE, DEUXIÈME CHANCE LE 10 OCTOBRE
Un championnat du monde se joue en une après-midi, mais le calendrier ne s’arrête pas là. Les classiques italiennes referment la saison, et le Tour de Lombardie, le samedi 10 octobre entre Bergame et Côme, offrira une seconde chance à ceux qui auront manqué Montréal.
Gilbert en sait quelque chose. En 2009 comme en 2010, il a refermé sa saison par une victoire dans le Monument lombard, quelques semaines après avoir disputé le Mondial. Autant dire qu’il connaît le terrain sur lequel il projette notre compatriote, deuxième des deux dernières éditions de la Classique des feuilles mortes.
« En l’absence de Pogačar, la voie est libre pour beaucoup. Remco a pas mal d’expérience sur le Tour de Lombardie. Je pense qu’avec la forme qu’il a, il peut espérer gagner un Tour de Lombardie. »
Dimanche, vers 21 heures, une seule question comptera : la Belgique aura-t-elle placé un homme dans le mouvement qui décide ? Vendredi, chez les espoirs, elle n’y était pas. Gilbert, lui, avait prévenu.
