À moins d’une semaine du contre-la-montre et à deux de la course en ligne, les deux leaders belges n’abordent pas la dernière ligne droite avec le même cahier des charges. L’un sort d’un grand tour, l’autre vise un doublé chrono. Arnaud Cornet, expert en préparation et performance cycliste pour velonews.be, détaille pour nous les deux feuilles de route, radicalement différentes.
Ils partagent un maillot national et une ambition, le titre mondial. Mais tout, ou presque, sépare la préparation de Wout van Aert et celle de Remco Evenepoel dans la dernière ligne droite vers Montréal. Le premier rentre d’une Vuelta harassante et vise la course en ligne du 27 septembre. Le second, moins émoussé, prépare un double objectif, la défense de son titre au contre-la-montre le 20, puis la course en ligne une semaine plus tard. Deux contextes, deux organismes, deux protocoles.
VAN AERT : RÉCUPÉRER SANS SE RELÂCHER
Pour l’Anversois, le diagnostic est limpide : l’essentiel est déjà accompli. « Le travail est fait », résume le préparateur liégeois. En théorie, les quinze derniers jours se limitent à des rappels d’intensité et de volume, calibrés à 75 % de la charge des semaines précédentes lors de la première phase d’affûtage, puis à 50 % lors de la seconde. « L’objectif n’est plus de travailler, mais de chercher de la fraîcheur et de maximiser les réserves énergétiques », précise-t-il.
Sauf qu’un grand tour bouleverse cette équation théorique. « Après trois semaines de course, la fatigue est telle qu’il faut récupérer davantage, souligne le spécialiste de la performance cycliste. Toute la difficulté, c’est d’y parvenir sans décompresser totalement, au risque de provoquer des désadaptations. » Autrement dit, se reposer sans s’éteindre.
Le fil est ténu, et il en détaille le tracé avec précision. « Il devrait s’accorder un ou deux jours sans vélo, puis deux ou trois sorties légères en zone 1 ou 2, avant un ou deux rappels de volume. » Vient ensuite la phase d’intensité, en début de semaine pré-championnat, dont il tient à préciser la nature : « Il s’agit de rouler aux puissances cibles, mais sur des durées plus courtes qu’à l’accoutumée, pour ne pas générer de fatigue superflue. » Les trois derniers jours, enfin, se réduisent à « cinquante ou soixante kilomètres tranquilles, ponctués de quelques accélérations ».
Reste un atout que van Aert possède sur à peu près tout le peloton dans cet exercice : l’expérience. « Wout se connaît, il a derrière lui de nombreuses expériences de gestion de la forme au sortir d’un grand tour », rappelle Cornet. Le natif d’Herentals sait précisément comment son corps réagit. .
EVENEPOEL : TRAVAILLER ENCORE, MAIS SANS S’ENTAMER
Le cas du Brabançon est plus subtil, car son calendrier impose un équilibre différent. Contrairement à van Aert, il n’arrive pas lessivé par un grand tour, mais il doit préparer deux efforts de nature distincte, à une semaine d’intervalle. La priorité immédiate, le chrono, exige un entretien spécifique. « Il va devoir effectuer quelques sorties sur le vélo de contre-la-montre cette semaine, avec des intervalles longs à puissance cible, mais sans s’exposer, loin de là : il doit préserver sa fraîcheur », explique le préparateur. Ce dernier rappelle toutefois qu’« un effort chronométré ne réclame pas les mêmes réserves énergétiques qu’une course en ligne ». Conclusion : Evenepoel peut, et doit, continuer à travailler.
Là où van Aert doit avant tout récupérer, le champion olympique dispose encore d’une marge pour s’entraîner. Le spécialiste préconise même un dernier gros bloc avant l’affûtage final. « Je pense qu’il doit encore placer un rappel de volume, une grosse sortie de cinq à six heures, en milieu de semaine avant le chrono ou au tout début de la dernière semaine. Ensuite, les dés seront jetés. » Ne restera plus, alors, que l’affûtage : « 50 % maximum de la charge de sa dernière semaine de préparation, avec de petits rappels d’intensité. »
Ce double objectif n’a rien d’anodin. Evenepoel vise à Montréal un quatrième titre mondial consécutif du contre-la-montre, une quête historique. Mais son week-end canadien a rappelé que la course en ligne, elle, se jouera sur un terrain moins favorable à ses caractéristiques, comme il l’a lui-même reconnu après sa cinquième place au Grand Prix de Montréal. La gestion de ces deux échéances, à sept jours d’écart, constitue un défi de planification que peu de coureurs affrontent.
LE DÉTAIL QUI CHANGE TOUT : LE RITUEL
Au-delà des charges et des pourcentages, Arnaud Cornet insiste sur un aspect que le grand public sous-estime souvent : la routine de la veille de course. « L’important, c’est de trouver le rituel qui convient le mieux à chacun », avance-t-il. Pour van Aert comme pour Evenepoel, la veille du jour J obéit à un protocole personnel, parfois désigné sous le terme de déblocage. « Cela peut être un échauffement, une trentaine de kilomètres avec du tempo, puis un retour au calme. Ou simplement une heure en zone 2. Certains préfèrent rester au repos complet, d’autres ont besoin d’un peu d’intensité la veille », énumère-t-il.
Et l’expert martèle un principe non négociable : rien ne doit être laissé au hasard. « Les rituels sont essentiels, il ne faut rien laisser à l’improvisation dans ces moments-là. Le protocole doit être éprouvé, avoir déjà été testé, hydratation et nutrition comprises. » Une mise en garde qui prend tout son sens à ce niveau, où le moindre grain de sable, une alimentation mal calibrée, un échauffement inhabituel, peut ruiner des mois de travail.
DEUX ROUTES VERS UN MÊME ARC-EN-CIEL
Au fond, cette double préparation illustre la richesse, mais aussi la complexité, de la situation belge. D’un côté, un van Aert qui doit dompter la fatigue d’un grand tour pour arriver frais et tranchant sur un final de puncheurs. De l’autre, un Evenepoel qui jongle entre l’entretien de sa puissance de rouleur et la nécessité de ne pas s’entamer avant deux rendez-vous rapprochés.
La bonne nouvelle, pour le sélectionneur, c’est que les deux hommes disposent d’un vécu considérable dans la gestion de ces phases délicates. La moins bonne, c’est que le circuit du Mont-Royal, exigeant et répété, ne pardonnera aucune erreur de dosage. À Montréal, le titre ne se gagnera pas seulement dans les jambes le jour de la course, mais aussi, et peut-être surtout, dans la minutie des quinze jours qui la précèdent. Comme le rappelle Arnaud Cornet, tout se jouera sur l’exécution d’un plan éprouvé. Reste à le dérouler à la perfection.
