Entre admiration et vertige, le cyclisme cherche ses mots face à un phénomène qui bouscule ses certitudes.
Il y a des performances qui font sourire. Il y en a d’autres qui font taire. Celles de Paul Seixas, depuis le début de cette saison, appartiennent à la seconde catégorie. Pas parce qu’elles sont belles – elles le sont. Mais parce qu’elles soulèvent, dans les travées du peloton comme dans les couloirs du staff scientifique, une question que personne ne formule vraiment à voix haute : comment un coureur de 19 ans progresse-t-il aussi vite, aussi fort, sur des terrains qui, par définition, récompensent l’expérience et les années de travail ?
Pour tenter d’y répondre, nous avons demandé à Arnaud Cornet, entraîneur et analyste de la performance en cyclisme, de décortiquer le phénomène. Ce qu’il nous a livré est passionnant – et, par endroits, surprenant !
ENTRE LES MONDIAUX ET LES STRADE : LE SAUT QUANTIQUE
Revenons quelques semaines en arrière. Aux Championnats du monde, Paul Seixas est déjà impressionnant. Le jeune Français se signale, sans renverser la table. Le monde du cyclisme le range dans la catégorie des grands espoirs – ceux qu’on surveille, qu’on protège, dont on attend la confirmation dans deux ou trois ans. Puis viennent les Strade Bianche. Et tout bascule !
Ce qui frappe, ce n’est pas seulement le résultat. C’est la manière. La facilité apparente avec laquelle Seixas absorbe une course qui, par sa nature même, résiste aux jeunes coureurs.
Les Strade Bianche ne sont pas une classique ordinaire : la vitesse y chute dans les secteurs de gravier, la résistance au roulement explose, et l’effort s’ouvre très tôt, privant les coureurs de la protection habituelle du peloton : « C’est une course qui ne permet pas de préserver autant de watts que d’habitude dans les roues », explique Arnaud Cornet. En d’autres termes : on ne peut pas se cacher. Et Seixas, lui, n’en a pas eu besoin.
Puis est arrivée la Redoute. Et là, le vertige s’est installé.
DÉCRYPTAGE D’UN MOTEUR HORS NORME
Pour comprendre ce qui rend Seixas aussi particulier, il faut accepter de plonger un instant dans la physiologie. Sans jargon inutile – ou presque.
Imaginez le moteur d’un coureur cycliste comme une voiture. La PMA – la Puissance Maximale Aérobie, soit la puissance maximale qu’un athlète peut soutenir pendant environ cinq minutes – c’est la cylindrée du moteur. Plus elle est élevée, plus la voiture est puissante. Sauf que cette cylindrée, contrairement à ce qu’on imagine parfois, ne se fabrique pas à la salle de musculation. Elle est, pour l’essentiel, héritée. ‘ La PMA est largement déterminée par la génétique ‘, précise Arnaud Cornet. ‘ On peut l’améliorer – via des entraînements fractionnés intenses, les fameux HIIT – mais dans des marges limitées, soit entre 15 et 25 % maximum, surtout chez les personnes qui ont déjà un passé de sportif d’endurance. ‘
Au-delà de cette cylindrée brute, il y a ce qu’on appelle les qualités d’endurance profonde = la capacité à soutenir un effort élevé dans la durée : ‘ ce sont les seuil 1 (seuil en dessous duquel on peut durer plusieurs heures) et 2 (seuil au delà du quel l’acide lactique commence à s’accumuler -20’-), ainsi que la FTP (puissance qu’on peut maintenir une heure).‘
‘ La Zone 2 – ce travail long, parfois fastidieux, à intensité modérée – est la zone où l’on développe notamment le volume d’éjection systolique du cœur, c’est-à-dire la quantité de sang propulsée à chaque battement. Ce paramètre là, lui, se construit avec le temps. Les années de travail, pas les semaines. ‘
C’est précisément là que le cas Seixas devient scientifiquement intéressant, car les modélisations réalisées à partir de ses performances récentes, notamment sur la Redoute, lui attribuent une VO2max, c’est-à-dire une capacité maximale d’utilisation de l’oxygène, comprise entre 92 et 97 ml/kg/min. Certains modèles évoquent même le seuil des 100 ml/kg/min !
Pour situer ces chiffres : avant l’avènement de l’EPO, dans les années 1980, les valeurs mesurées chez les meilleurs athlètes d’endurance au monde n’ont jamais dépassé 90 à 92 ml/kg/min – et ce, dans des sports comme le ski de fond, où l’ensemble du corps est sollicité simultanément. En cyclisme, discipline où ce sont principalement les membres inférieurs qui travaillent, la grande majorité des professionnels se situe autour de 75 ml/kg/min. L’ère EPO a vu ces plafonds exploser. Depuis, ils ont – officiellement – été ramenés à la raison.
‘ En tant que diplômé en sciences de la motricité et préparateur physique spécialisé dans le vélo, Il me semble donc logique et même raisonnable de m’intéresser à de telles performances », dit Arnaud Cornet, avec une précision qu’il tient à souligner immédiatement :
‘ C’est au niveau de la VO2MAX que sa valeur absolue est assez remarquable. Tandis qu’au niveau des seuils 1 et 2, et de la FTP, ce qui est bluffant ce n’est pas tant la marge de progression réalisée, car ces efforts sont largement travaillables, mais bien la vitesse avec laquelle cette marge a été franchie. Par honnêteté intellectuelle il me semble aussi nécessaire de préciser qu’il a bénéficié d’une préparation idéale cet été et qu’il est dans un contexte psychoaffectif qui semble très épanouissant pour lui ‘.

CE N’EST PAS L’AMPLEUR DU PROGRÈS. C’EST SA VITESSE
Arnaud Cornet insiste sur un point qui mérite d’être souligné : ce qui interroge dans le développement de Seixas, ce n’est pas qu’il soit devenu très fort. C’est la rapidité avec laquelle il l’est devenu.
‘ Ce n’est donc pas tant l’ampleur des progrès réalisés par Seixas qui pose question, mais bien la rapidité avec laquelle il s’est développé. ‘
Les adaptations physiologiques profondes, augmentation du volume cardiaque, densification des mitochondries, amélioration du seuil lactique – nécessitent du temps. Ce sont des transformations structurelles de l’organisme, pas des ajustements de surface. On parle généralement de plusieurs années de travail ciblé avant que ces adaptations n’atteignent leur plein potentiel.
Or, entre les Mondiaux et les Strade Bianche, c’est-à-dire en quelques mois à peine, Seixas semble avoir franchi un palier que d’autres coureurs mettent des saisons entières à atteindre : ‘ C’est donc surtout entre les Championnats du monde et les Strade que Paul Seixas a énormément progressé. Son développement est assez incroyable. Il faut généralement plus de temps pour améliorer significativement les temps de soutien de ces différents types d’efforts. ‘
UNE PRÉPARATION TAILLÉE POUR LE SOMMET
À décharge, et Arnaud Cornet y tient notamment pour faire taire des rumeurs, il faut examiner avec attention les conditions dans lesquelles Seixas a réalisé ces performances :
Contrairement à Tadej Pogačar, omniprésent depuis les Strade Bianche et contraint de gérer sa fraîcheur sur la durée, le jeune Français a bénéficié d’un programme construit autour de deux pics de forme courts et ciblés. Stage en altitude, remise en rythme progressive via une course à étapes de quelques jours, puis deux ou trois belles courses en ligne avant une période de récupération franche. Un enchaînement qui permet, selon Arnaud Cornet, ‘ d’atteindre son potentiel maximum ‘ bien plus efficacement qu’un calendrier surchargé.
Le principe est physiologiquement établi : pour atteindre son meilleur niveau, il faut impérativement passer par une charge de travail que l’on ne peut pas maintenir dans la durée. L’art de la programmation consiste précisément à doser cette surcharge, puis à arriver à la compétition dans la fenêtre de surcompensation optimale. ‘ Sa préparation a donc été idéale à tous points de vue ‘, relate Arnaud Cornet.
Ce cadre protecteur a également une dimension psychologique. Seixas arrive sur chaque course en état de progression, il se voit évoluer, avancer, surprendre. La pression qu’il subit est, pour l’instant, essentiellement positive : il est systématiquement en avance sur les attentes, les siennes comprises. ‘ Son sentiment de pouvoir et de contrôle sur sa trajectoire actuelle est donc élevé. Il est en pleine euphorie ‘, note Arnaud Cornet.

L’EUPHORIE A UNE FIN
C’est précisément cette euphorie qui soulève la dernière question – et peut-être la plus importante. Le cyclisme a une longue mémoire des phénomènes précoces. Certains ont tenu toutes leurs promesses. D’autres ont brûlé trop vite, consumés par une exposition dont ils n’avaient pas mesuré le coût réel. La différence entre les deux catégories tient souvent moins au talent qu’à la gestion de ce moment particulier : celui où tout semble possible, où les victoires s’enchaînent sans résistance apparente, où l’entourage entier pousse dans le sens de l’accélération.
La structure actuelle de l’équipe de Seixas semble consciente de ce risque – et c’est à son crédit. Le programme est posé, les pics de forme maîtrisés, l’exposition médiatique dosée. Mais cette bulle protectrice résistera-t-elle à la pression croissante d’un palmarès qui s’étoffe à une vitesse inédite ? Et surtout : le modèle tient-il sur la durée, quand les attentes se transforment en exigences, et que l’euphorie laisse place à l’obligation de confirmer, notamment sur le Tour de France cet été ? Finalement, on a très peu de points de comparaison avec des coureurs d’une telle précocité, même avec Remco Evenepoel qui a souvent été « protégé » (à tort ou à raison ?) par son staff, soucieux de respecter l’ancien modèle de développement des coureurs et dont le développement a été perturbé par une grave blessure.
Philippe Gilbert avait posé ses limites avec clarté : si Seixas gagnait Liège-Bastogne-Liège, il ne comprendrait plus rien au cyclisme. Remco Evenepoel, lui, estimait conserver avec Pogačar un avantage structurel sur les épreuves de 260 kilomètres, ces courses longues que la physiologie réserve, en théorie, aux coureurs forgés par les années. La théorie vient de prendre un coup !
Deuxième à Liège-Bastogne-Liège, Seixas n’a pas seulement confirmé. Il a contredit des arguments que l’on croyait solides, portés par des voix que le peloton respecte. Ce résultat ne clôt pas le débat – il le déplace. La question n’est plus de savoir si Seixas peut rivaliser sur les grandes classiques d’endurance. Il vient de démontrer qu’il le peut, à 19 ans, sur l’une des plus exigeantes du calendrier. Ce qui reste ouvert, en revanche, c’est la trajectoire. Le cyclisme est en train de réécrire ses certitudes physiologiques et ses repères générationnels.
VERS UNE NORMALISATION DES JEUNES CADORS ?
Le cyclisme professionnel évolue à grande vitesse. Autrefois, les coureurs arrivaient au plus haut niveau vers 23-25 ans après une longue maturation. Aujourd’hui, les talents explosent dès l’adolescence. Des équipes du WorldTour repèrent et intègrent des jeunes parfois dès les catégories cadets (15-17 ans), les suivant de près jusqu’au statut professionnel. Ce phénomène d’hyperspécialisation permet une progression fulgurante, mais soulève aussi des questions sur la santé, l’équilibre et la durabilité des carrières .
Le cas de Paul Seixas illustre parfaitement cette évolution. Le Lyonnais passe professionnel à 18 ans avec Decathlon-AG2R La Mondiale (devenue Decathlon CMA CGM Team), sans même transiter par une équipe de développement, sans compter que son équipe actuelle a pris en main sa formation depuis ses 15 ans où il bénéficie d’un environnement professionnel adéquat (matériel, nutrition, coaching) qui explique sans aucun doute son ascension fulgurante.
Le peloton rajeunit. Les équipes ne misent plus sur le potentiel à long terme plutôt mais plutôt sur l’expérience immédiate. Avec l’amélioration continue des méthodes de formation, on peut s’attendre probablement à voir de plus en plus de « Seixas » : des coureurs complets, précoces et ambitieux. En Belgique, plusieurs jeunes coureurs pourraient suivre cette tendance tant leur manière de vivre le cyclisme est déjà « pro » dans tous ses aspects : Lars Peers (en cyclo-cross / VTT, mais aussi sur route), Seff Van Kerckhove (même équipe que Seixas, Decathlon CMA CGM Team) ou encore le jeune Vic de Smet (Soudal Quickstep) dont les spécialistes s’accordent déjà à le décrire comme étant hors-norme pour son jeune âge (16 ans – vice champion de Belgique de chrono, coureur tout terrain).
Le cas Seixas n’est peut-être pas une exception isolée, mais peut-être le symbole d’une génération qui va bousculer les codes. L’avenir du cyclisme français et mondial s’annonce plus jeune et plus rapide que jamais.

