Il y a des dossards que le peloton ne reverra jamais comme le 108 sur le Giro. C’était celui de Wouter Weylandt, le jour de sa mort.
Quinze ans. C’est le temps qu’il faut, parfois, pour trouver les mots juste. Pas les mots qui consolent. Pas les mots qui dramatisent. Les mots qui disent simplement ce qu’était Wouter Weylandt, et ce que le cyclisme a perdu ce 9 mai 2011 sur la descente du Passo del Bocco.
UN GANTOIS PUR JUS
Wouter Weylandt naît le 27 septembre 1984 à Gand. Grand, costaud, il a tout du sprinteur-rouleur flamand classique. Pas le genre de profil qui fait rêver les recruteurs de grandes équipes de grimpeurs, mais le genre de mec sur lequel on peut compter à 100 % dans un sprint, dans une bordure, dans une chasse.
Professionnel dès 2006 chez Quick Step, il passe cinq ans dans l’ombre de Tom Boonen. Ce n’est pas une plainte : c’est la réalité du métier. Être équipier de Boonen, c’est être à bonne école. Mais c’est aussi s’effacer. Weylandt s’efface bien. Et quand il peut partir, il part vite.
Son palmarès parle pour lui : en 2008, victoire d’étape sur la Vuelta a España, Nokere Koerse, podium à Gand-Wevelgem. En 2009, Le Samyn. Et le 9 mai 2010, à Middelbourg, la troisième étape du Giro d’Italia. Un grand tour. Les bras levés. Une réponse à ceux qui doutaient de lui, et notamment à Patrick Lefevere, le manager de Quick Step, qui avait publiquement estimé que les résultats n’étaient pas à la hauteur.
Iljo Keisse, un ami depuis l’école et coéquipier chez Quick Step en 2010, le résumera en une phrase le jour de sa mort : « J’ai perdu mon meilleur ami aujourd’hui. Wouter, tu étais comme un frère pour moi. » Fabian Cancellara, son coéquipier chez Leopard Trek, gardera de lui une image plus légère : « Wouter était probablement le seul Belge qu’il ait jamais connu à ne pas aimer la bière ».
2009 : L’ANNÉE NOIRE AVANT LE RENOUVEAU
Avant le Giro 2010, Weylandt a traversé l’une des années les plus difficiles qu’un coureur puisse vivre. Le 5 février 2009, son ami Frederiek Nolf — coureur chez Topsport Vlaanderen — meurt dans son sommeil au Tour du Qatar. Les causes restent inexpliquées. Quelques semaines plus tard, son coéquipier chez Quick Step Kurt Hovelynck chute lourdement sans casque lors d’un entraînement entre Zwijnaarde et Oudenaarde. Weylandt est là. Il insiste pour qu’on envoie une ambulance de réanimation. Hovelynck dira plus tard que Weylandt lui a sauvé la vie. Et à l’automne, Dimitri De Fauw, un autre ami, se suicide.
Trois deuils en moins d’un an. Weylandt absorbe. Il continue de pédaler.
LEOPARD TREK, UNE NOUVELLE VIE
Pour 2011, Quick Step ne renouvelle pas son contrat. Leopard Trek, le nouveau projet de Cancellara et des frères Schleck, l’accueille. Cancellara le voit enfin trouver l’espace pour construire sa propre identité de coureur, loin du rôle d’équipier qu’il avait endossé pendant cinq ans. An-Sophie, sa compagne, attend un enfant pour septembre. Une petite fille. L’avenir ressemble à une ligne droite.
Daniele Bennati, le sprinter prévu pour le Giro, se blesse avant le départ. Weylandt n’était pas dans la sélection initiale. Il accepte de le remplacer. Dans le cyclisme, ces choses-là, on ne les refuse pas.
9 MAI 2011. PASSO DEL BOCCO
Troisième étape du Giro. Reggio nell’Emilia — Rapallo, 178 kilomètres. La course passe par le Passo del Bocco, 957 mètres d’altitude, une route forestière sinueuse bordée de murets de pierre, entre la Ligurie et l’Émilie-Romagne. Pas un col mythique. Une route parmi d’autres.
Dans la descente, à une vingtaine de kilomètres de l’arrivée, Weylandt regarde par-dessus son épaule. Une fraction de seconde. Sa pédale gauche accroche un muret. À près de 70 km/h, il est projeté sur une vingtaine de mètres. Il perd immédiatement connaissance.
« Weylandt était déjà inconscient lorsque nous sommes arrivés. Nous avons essayé de le réanimer pendant 40 minutes, mais en vain. Il souffrait d’une fracture du crâne et de différentes blessures au visage. » Dr Giovanni Tredici, médecin du Giro 2011.
L’hélicoptère ne peut pas se poser. La route est trop sinueuse, les arbres trop proches. Les soins sont prodigués à même la chaussée pendant quarante minutes. En vain. Wouter Weylandt décède ce 9 mai 2011. Il avait 26 ans.
LE LENDEMAIN, GÊNES
Le 10 mai, la quatrième étape part de Gênes. L’étape est neutralisée. Les coureurs ôtent leurs casques. Une minute de silence. Leopard Trek et Tyler Farrar – coureur chez Garmin-Cervélo, ami intime de Wouter, voisin de quartier à Gand – franchissent la ligne main dans la main. Ils ne fêtent rien.
Les funérailles ont lieu quelques jours plus tard en l’église Saint-Pierre de Gand, devant 2 000 personnes. Farrar et Keisse y prennent la parole. Cancellara et Frank Schleck sont présents. Pieter Weening, qui avait endossé le maillot rose le jour du drame, remet le maillot physique reçu sur le podium aux parents de Weylandt.
Le dossard 108 est retiré du Giro d’Italia. Définitivement. Les organisateurs sautent de 107 à 109. Sa place dans le peloton reste vide, pour toujours.
Le 4 juillet 2011, Tyler Farrar remporte la troisième étape du Tour de France à Redon. En franchissant la ligne, les larmes aux yeux, ses deux mains forment un W. Personne ne lui avait rien demandé. Tout le monde savait.
En septembre 2011, An-Sophie met au monde la petite fille qu’ils attendaient. Elle s’appelle Alizée. C’est le prénom que son père avait choisi.
IL N’ÉTAIT PAS SEUL
Weylandt n’est pas le seul. C’est là que le dossier devient lourd. Depuis 2011, le cyclisme belge a perdu cinq coureurs. Cinq. Jeunes. Prometteurs. Tous morts dans ce sport qu’ils avaient choisi.
Antoine Demoitié · 25 ans · Gand-Wevelgem · 27 mars 2016
Michael Goolaerts · 23 ans · Paris-Roubaix · 8 avril 2018
Bjorg Lambrecht · 22 ans · Tour de Pologne · 5 août 2019
Tijl De Decker · 22 ans · Entraînement, Lier · 25 août 2023
Causes différentes. Circonstances différentes. Un seul dénominateur commun : la route ne pardonne pas. Et le cyclisme, sport filmé à ciel ouvert sur des milliers de kilomètres, continue d’avancer avec ce poids-là dans les jambes.
Weylandt n’était pas Merckx. Il n’était pas Boonen. Il était un sprinter solide, un équipier loyal, un coureur en construction. C’est peut-être pour ça que sa mort reste aussi présente. Il représentait tous ceux dont l’histoire n’est pas encore écrite. Ceux dont la page était encore ouverte.
Le 9 mai 2026, cette page a quinze ans de vide. Et le Giro n’a toujours pas de dossard 108.

