Lorsque Remco Evenepoel a fait le grand saut chez les pros à 19 ans en 2019, les réseaux sociaux se sont enflammés de bons conseils : « Laissez-le grandir », « Il faut qu’il mûrisse », « La presse lui met trop de pression ». On accusait les médias de brûler un jeune talent dans un sport où la vraie maturité arrivait traditionnellement vers 26-27 ans.
À l’époque, ce discours avait encore du bon sens. Pendant des décennies, le cyclisme récompensait la patience. On chargeait les kilomètres en Continental, on apprenait le métier sur les routes secondaires et on explosait souvent en deuxième partie de carrière.
LE PLAFOND DE VERRE S’EST DÉPLACÉ
Le plafond de verre se situait clairement en fin de vingtaine. Philippe Gilbert a atteint son « graal sportif » à l’âge de 30 ans durant cette incroyable saison 2011 par exemple.
Aujourd’hui, ce modèle appartient clairement au passé. Le cas Paul Seixas, 19 ans, en est l’exemple le plus criant. Le Français, déjà vainqueur de courses WorldTour comme la Flèche Wallonne ou le Tour du Pays Basque, s’apprête à devenir le plus jeune participant au Tour de France depuis près de 90 ans.
Et les exemples ces dernières années se sont accumulés à vitesse grand V : Remco lui-même qui gagnait une Classique WorldTour à 19 ans (San Sebastian), Tadej Pogacar dominait le WorldTour dès 20-21 ans et remportait le Tour dès sa première participation, ou encore le Britannique Matthew Brennan, à peine 20 ans, qui impressionne déjà chez Visma-Lease a Bike.
RAJEUNISSEMENT DU PELOTON ET CONCURRENCE IMPITOYABLE
Ce que nous, consultants et journalistes observons, c’est que le cyclisme moderne ne laisse quasiment plus le luxe d’une maturation lente. Les équipes WorldTour signent les prodiges très tôt et attendent des résultats rapides. Pourquoi ? Parce que si ce n’est pas ce talent qui performe tout de suite, ce sera un autre. La concurrence est devenue utra-professionnalisée : préparation scientifique, nutrition de pointe, données et entraînement ciblé permettent une progression parfois fulgurante dès l’adolescence, sans oublier que chaque grosse équipe possède désormais son équipe juniors et espoirs ! Pour 40 jeunes dans ses catégories, combien feront le bond vers l’équipe première ?
LES MÉDIAS RESPONSABLES ! AH BON ?
Et rebelote sur les réseaux sociaux, on revoit un nombre incalculable de messages accusant la presse de mettre la pression sur les jeunes coureurs : « trop tôt » ; « trop de pression », « laissez-le grandir ». Ah bon ?
Parlons franchement de la pression : celle des médias aujourd’hui n’est rien, mais alors rien, comparée à celle que ces jeunes se mettent eux-mêmes sur les épaules pour décrocher et conserver un contrat WorldTour. Mais c’est aussi et surtout la pression du système actuel propre au cyclisme et les médias n’ont aucun contrôle sur ça ! : un marché ultra-compétitif où les places sont chères, où les équipes veulent un retour sur investissement rapide et où des centaines de talents se battent pour les mêmes opportunités.
Les coureurs le savent mieux que quiconque et s’imposent souvent une exigence personnelle bien plus lourde que tout ce que les journalistes peuvent écrire.
Y a-t-il encore vraiment du temps pour « mûrir » tranquillement dans une structure protégée comme avant ? La réponse est de plus en plus claire : non !
UN EMBALLEMENT MÉDIATIQUE NORMAL, MAIS MESURÉ !
Il est tout à fait normal, et même sain, que les médias spécialisés s’emballent pour ces pépites. Psychologiquement, voir des jeunes de 16-19 ans passionnés, talentueux et ambitieux exceller dans leur sport, ça fait du bien ! Dans un monde souvent cynique, ces histoires nous rappellent pourquoi on aime le cyclisme : la fraîcheur, l’audace, le rêve d’un nouvel âge d’or. L’enthousiasme n’est pas une pression malsaine quand il reste mesuré, il faut plutôt le voir comme un « carburant collectif » qui valorise le talent.
Par contre, là où nous sommes obligés de prendre du recul et de nous montrer circonspects, c’est sur le coût sur la santé à long terme que va engendrer cette professionnalisation dès le plus jeune âge alors qu’un corps de 18-19 ans est encore en pleine croissance. Et sur ce point, les équipes prennent des risques aujourd’hui dont on ne connaîtra les effets que d’ici 10 ans…
UN SPORT TOUJOURS PLUS RAPIDE… ET DANGEREUX
N’oublions pas non plus une réalité souvent balayée : le cyclisme actuel est bien plus dangereux qu’avant. Les vitesses sont plus élevées, les courses plus nerveuses, les pelotons plus denses et puissants. Une chute est vite arrivée et peut tout briser en une seconde. Deux étapes du Giro et déjà deux lourdes chutes. A ce rythme-là il n’y aura plus qu’un demi-peloton à la fin des trois semaines de course.
Dans ce contexte, il faut se réjouir de tout ce qui est déjà pris. Chaque victoire, chaque performance impressionnante d’un jeune est une conquête à célébrer sans attendre. Personne ne connaît l’avenir : une blessure sérieuse, une maladie, un accident ou une simple perte de motivation… Le talent d’aujourd’hui n’est jamais une garantie pour demain, surtout dans le cyclisme.
Le discours rempli de sagesse du « laissez-le mûrir » avait du sens dans l’ancien cyclisme. Aujourd’hui, il sonne parfois comme une nostalgie un peu naïve d’un autre temps, voire d’une mis en garde parfois moralisatrice et accusatrice envers la presse qui ne fait que retranscrire le réel. Le peloton a rajeuni, le niveau a explosé et les fenêtres de performance se sont avancées, c’est à prendre en considération.
Plutôt que de freiner l’enthousiasme ou de surprotéger artificiellement, mieux vaut accompagner ces jeunes avec intelligence : encadrement solide, gestion raisonnée de la charge , suivi psychologique et la responsabilité en revient principalement à l’équipe du coureur, mais aussi à son entourage qui, comme dans tout sport, est parfois lui aussi toxique.
Seixas, Remco, Pogacar, Brennan, Del toro, Widar et bientôt Vic de Smet et Lars Peers ne sont pas des anomalies. Ils incarnent le nouveau visage du cyclisme tout simplement. A savoir si c’est trop tôt ou pas, le Tour de France de Paul Seixas cette année apportera déjà des réponses et nous en tirerons les conclusions avec honnêteté.
(Olivier Gilis)
Photo : A.S.O./ Tony Esnault
