Officialisée ce mardi, l’arrivée de l’Italien jusqu’en 2029 prolonge un recrutement tendu vers un seul but : hisser la formation au premier rang mondial. Cinquième du classement UCI à la mi-septembre, elle n’en a pas encore les résultats. Elle en a désormais les moyens.
Filippo Ganna changera de maillot en 2027. Lidl-Trek a annoncé ce 13 octobre l’avoir engagé pour trois saisons (communiqué de l’équipe). Pour l’attirer, elle a obtenu qu’il quitte Netcompany INEOS, sa maison depuis 2019, un an avant le terme de son contrat, à des conditions qui n’ont pas été dévoilées.
Ce n’est pas un renfort de plus. Double champion du monde du contre-la-montre, détenteur du record de l’heure, huit fois vainqueur d’étape sur le Giro, deux fois sur le podium de Milan-San Remo et lauréat d’À travers la Flandre ce printemps, Ganna cumule des qualités rarement rassemblées chez un seul homme. « Il y a très peu de coureurs dans le peloton qui réunissent comme lui puissance, expérience et polyvalence », insiste Andy Schleck, qui dirige la formation. L’intéressé résume l’état d’esprit d’une phrase : « Avec l’équipe que nous aurons, rien n’est hors de portée. »
La formule n’a rien d’une bravade. Depuis que Lidl a acquis la majorité des parts, il y a un an, l’objectif figure jusque dans le titre du communiqué officiel : devenir « l’équipe numéro un du cyclisme sur route ». Felix Gall, Jordan Jegat ou Igor Arrieta ont déjà été recrutés dans ce but pour 2027.
UNE CIBLE DEPUIS 2022
Le dossier est ancien. En juin 2022, La Gazzetta dello Sport faisait état d’une offre de Trek-Segafredo : cinq saisons, de 2024 à 2028, plus de deux millions d’euros par an et le statut de leader selon Wielerflits. INEOS avait conservé son coureur. Quatre ans plus tard, Trek ne négocie plus seul. Le 3 octobre, le quotidien italien évoquait de nouvelles discussions. Le 6, le Piémontais éludait encore : « Pour l’instant, je suis chez Netcompany-Ineos. L’an prochain, on verra… ». Dix jours ont suffi pour changer de discours.
Le profil répond à un besoin précis. En février, Mads Pedersen s’est fracturé le poignet et la clavicule au Tour de la Communauté valencienne, une chute qui a bouleversé sa préparation des classiques. Le Danois reste le patron désigné des pavés, et le nouveau venu ne le conteste pas : « Mads est le numéro un de l’équipe et j’espère être une bonne épaule pour lui. » Dans sa nouvelle équipe, Ganna va retrouver de vieilles. À Tokyo, Ganna avait conquis l’or olympique de la poursuite par équipes, record mondial à la clé, avec Simone Consonni, Francesco Lamon et Jonathan Milan. Trois membres de ce quatuor porteront les mêmes couleurs l’an prochain.

Crédit photo : Lidl-Trek
UNE AMBITION QUI A TROIS ANS
Dans l’histoire récente de cette équipe, l’appétit s’est déclaré tôt. Lidl s’est installé sur le maillot de Trek-Segafredo à l’été 2023. Quelques mois plus tard, le budget aurait bondi de 40 % et Luca Guercilena, alors manager général, désignait la cible : « Nous voulons nous battre pour la première place du classement UCI par équipes ». Milan, Consonni et Tao Geoghegan Hart, vainqueur du Giro 2020, arrivaient dans la foulée, Lennard Kämna un an plus tard.
Les résultats ont suivi, sans mener jusqu’au sommet. Quatrième de la hiérarchie mondiale en 2024, la formation est montée sur la troisième marche en 2025 avec 46 victoires. L’an dernier, elle a aussi remporté les classements par points des trois Grands Tours, une première pour une même équipe.
Lidl a alors changé de statut. Annoncé en juillet 2025 et signé en octobre, le rachat de la majorité des parts détenues par Trek devait permettre, selon Thomas Rohregger, responsable du cyclisme chez Lidl, de « devenir la meilleure équipe du monde » (Tuttobiciweb). Le chéquier a suivi. Juan Ayuso a quitté UAE Team Emirates-XRG pour un contrat de cinq ans, une opération évaluée à quelque 25 millions d’euros selon des rumeurs relayées par Sporza. « Ce n’est effectivement pas vraiment notre style, mais nous ne pouvions pas laisser passer cette occasion », admettait Guercilena. Derek Gee-West, quatrième du Giro 2025, et Matteo Sobrero, venu de Red Bull-Bora-hansgrohe, complétaient la vague menant à 2026.
Rohregger visait d’ailleurs « le sommet du cyclisme sur route international, masculin et féminin ». Côté dames, le même raisonnement semble prévaloir. L’équipe dirigée par Fränk Schleck accueillera en 2027 Kasia Niewiadoma-Phinney, lauréate du Tour de France Femmes 2024, ainsi que Blanka Vas et Julia Kopecký, venues de SD Worx.
DE NOMBREUX RIVAUX ONT DÛ LÂCHER DU LEST
La moisson 2027 va plus loin : elle se lit comme une carte des concurrents. Decathlon CMA CGM, quatrième au classement UCI, perd Gall, deuxième du Giro et troisième de la Vuelta cette saison, ainsi que son fidèle équipier Gregor Mühlberger, tandis qu’UAE voit partir Arrieta, 23 ans, vainqueur d’étape sur le Tour d’Italie. Red Bull-Bora-hansgrohe cède Jordi Meeus, qui s’était imposé sur les Champs-Élysées en 2023 et emmènera les sprints de Milan, quand il n’aura pas sa chance. TotalEnergies laisse filer Jegat, deux fois classé dans le top 10 du Tour, et Lotto-Intermarché, Georg Zimmermann, vainqueur d’Eschborn-Francfort en mai. Netcompany INEOS, enfin, se sépare d’un pilier.
La formation ne se contente pas de se renforcer : elle puise aussi chez ceux qui la devancent.
LE MERCATO DES CERVEAUX
La razzia ne se limite pas aux coureurs. En juin, l’équipe a annoncé le remaniement de sa direction : Guercilena est parti après le Tour, au terme de seize ans de règne, et Andy Schleck occupe depuis le 1er août un poste de PDG créé pour lui. Grischa Niermann, qui dirigeait la course chez Visma | Lease a Bike, est devenu directeur des opérations sportives. Dan Lorang, arrivé de Red Bull-Bora-hansgrohe, pilote la préparation et le Crivit Performance Center, créé pour les entreprises du groupe Schwarz, maison mère de Lidl. La nutrition et le mental ont été confiés à des transfuges de Visma et de l’univers Red Bull. « Nous voulons être les meilleurs de notre catégorie, il nous faut donc les meilleurs dans la leur », assumait Andy Schleck en juillet, dans un entretien à Cyclingnews.
UNE FRAPPE DE FORCE SUR TOUS LES TERRAINS
Le virage est revendiqué. Dans les mêmes colonnes, le nouveau PDG disait vouloir des coureurs « compétitifs ailleurs que sur les seules classiques ». Sur le papier, chaque discipline a trouvé ses spécialistes. Sur les pavés, Pedersen et Ganna forment un tandem que peu de rivaux peuvent aligner, Meeus et Zimmermann élargissant les options. Contre la montre, la formation tient désormais une référence mondiale, précieuse jusque dans les exercices collectifs. Dans les arrivées massives, Milan, maillot vert du Tour 2025, peut faire sa loi. En montagne, la profondeur frôle l’excès : Mattias Skjelmose et Ayuso, sixième et septième du dernier Tour, Gall, Gee-West, Jegat, Arrieta. Cette pléthore peut également revendiquer des succès ou des podiums sur les courses à étapes plus courtes.
Pour la Grande Boucle, Schleck avait fixé trois objectifs : le podium, le contre-la-montre collectif et le maillot vert. À Paris, Pedersen ramenait le vert, et Lidl-Trek le classement par équipes. Le podium, lui, n’est pas venu. C’est le chantier de 2027.
CINQUIÈME, POUR L’INSTANT
Le tableau d’ensemble reste sévère. À la mi-septembre, Lidl-Trek comptait 16 071 points au classement UCI par équipes, loin des 27 181 d’UAE, et restait devancée par Red Bull-Bora-hansgrohe, Visma | Lease a Bike et Decathlon. Cet été, Tadej Pogačar a rejoint le cercle des quintuples vainqueurs du Tour et Isaac del Toro a pris la troisième place. En septembre, Brandon McNulty est devenu champion du monde à Montréal. Trois coureurs, un seul employeur : UAE. Andy Schleck en convient : « Nous ne sommes pas en position d’aborder le Tour de France avec un seul leader. » À ses yeux, seule UAE peut se le permettre.
Le pari se joue donc ailleurs. Faute de posséder un Pogačar, l’équipe de Lidl multiplie les prétendants crédibles partout où se distribuent les points : classiques, chronos, sprints, courses de trois semaines. Or ce barème récompense la profondeur autant que l’éclat. Si Gall confirme, si Ayuso franchit le palier du podium et si le tandem Pedersen-Ganna tient son rang au printemps, la place de première poursuivante d’UAE devient accessible. Red Bull et Visma ne resteront pas immobiles. Et battre Pogačar ne s’achète pas.
Le calendrier réglementaire, lui, laisse de la marge. Dans son rapport sur l’avenir du cyclisme, publié fin septembre, l’UCI relève une large convergence autour d’un plafond des dépenses des équipes, un chantier déjà abandonné après le refus des formations, et évoque de premières mesures à partir de 2029. Les contrats de Ganna, Gall, Jegat, Arrieta et Zimmermann courent jusqu’à cette échéance, celui d’Ayuso une saison de plus.

Crédit photo : Lidl-Trek
TRENTE-DEUX COUREURS POUR TRENTE PLACES
L’abondance pose toutefois un problème que l’argent ne règle pas. Début octobre, Sporza recensait 32 contrats pour 2027, deux de plus que le maximum autorisé. Troisième du Tour de Lombardie pour ses adieux, Giulio Ciccone, pourtant lié jusqu’en 2029, a obtenu de partir et va rejoindre Pinarello Q36.5. Même après ce départ, il faudra pousser un autre coureur vers la sortie pour faire de la place à Ganna, selon le média flamand. Skjelmose a rappelé sur TV 2 que personne dans l’effectif actuel n’avait fait mieux que lui sur le Tour cette saison. L’argument tiendra jusqu’à l’arrivée de Gall, cinquième de l’édition 2025. Grischa Niermann ne s’en cache pas. Les leaders, « il faudra les répartir avec sagesse pour la saison prochaine », a-t-il confié au journaliste Daniel Benson, en reconnaissant que c’était déjà « un défi chez Visma ».
Patrick Lefevere, lui, reste sceptique. « Il y a peut-être un grand plan derrière tout ça, mais je ne le vois pas », écrit l’ancien patron de Quick-Step dans sa chronique de Het Nieuwsblad. Il y dénonce « un empilement de noms sans réelle logique sportive », dit avoir lu que certains lieutenants se voient proposer jusqu’à un demi-million d’euros et rappelle qu’il faut, pour gagner souvent, des leaders en nombre, « mais aussi assez d’équipiers pour faire le sale boulot ». Un avis d’autant plus piquant que Lidl Belgique a figuré parmi les cosponsors de Quick-Step de 2016 à 2021.
La réponse d’Andy Schleck tient dans le communiqué de Ganna : « Nous avons un plan clair pour l’avenir, et Filippo est un élément clé pour le concrétiser. » Le premier verdict tombera au printemps, sur ces routes flamandes où l’Italien s’est imposé cette année. Dominer n’est plus hors de portée. Écraser exigera autre chose : savoir choisir.
