C’est avec une stupeur teintée d’une profonde nostalgie que le monde du cyclisme a appris la nouvelle. Hier, Julian Alaphilippe a annoncé mettre un terme définitif à sa carrière professionnelle, avec effet immédiat. Le Tour de France 2026 aura donc été le dernier grand chapitre de son histoire. À l’heure de refermer le livre, l’émotion est immense. Pendant plus d’une décennie, celui que le public a affectueusement surnommé « Loulou » n’a pas seulement accumulé les victoires : il a redonné des couleurs, de la folie et de la fierté au cyclisme tricolore.
De la boue des sous-bois Julian Alaphilippe à l’école de la rigueur
Avant de faire chavirer les foules sur les routes de juillet, Julian Alaphilippe s’est forgé un caractère dans la rudesse du cyclo-cross. Sous les couleurs de l’Armée de Terre entre 2011 et 2013, il apprend la rigueur, le dépassement de soi et la discipline militaire. Ce pur puncheur y développe une explosivité hors du commun, une technique de pilotage parfaite et une agilité qui feront plus tard sa renommée sur la route.

L’éclosion au sein du Wolfpack et l’avènement d’un puncheur hors normes
Son passage dans la réserve Etixx-iHNed en 2013, couronné par une victoire fondatrice sur le Tour de l’Avenir, lui ouvre les portes de la mythique formation Omega Pharma-Quick Step en 2014. Débarquer au sein du redoutable « Wolfpack », véritable institution belge, aurait pu intimider Julian Alaphilippe. Il n’en fut rien, et son intégration au plus haut niveau s’est faite à une vitesse fulgurante.
Dès 2015, il crève l’écran de manière spectaculaire lors de la campagne ardennaise. À la surprise générale, il tient tête aux plus grands cadors du peloton et se classe deuxième de la Flèche Wallonne, seulement devancé par l’intouchable Alejandro Valverde. Quelques jours plus tard, il récidive avec une nouvelle deuxième place époustouflante sur Liège-Bastogne-Liège. Le monde du cyclisme vient d’assister à la naissance d’un puncheur d’exception.

Les premiers succès de Julian Alaphilippe sur les Grands Tours
L’apprentissage se poursuit avec acharnement et trouve une première consécration majeure sur les routes espagnoles. En 2017, au terme d’un duel haletant face à Rafal Majka sur les pentes redoutables de Xorret de Catí, Julian Alaphilippesur la Vuelta sa toute première victoire d’étape dans un Grand Tour, prouvant sa capacité à lever les bras au sommet de l’élite.
Mais c’est véritablement en 2018 qu’il bascule dans une autre dimension et scelle son pacte d’amour indéfectible avec le public français. Libéré, il brise enfin l’hégémonie de Valverde au Mur de Huy pour s’offrir sa première Flèche Wallonne. L’été venu, il éclabousse le Tour de France de sa classe. Insaisissable, courant avec le cœur, il multiplie les échappées au long cours, remporte deux étapes d’anthologie en montagne (au Grand-Bornand et à Bagnères-de-Luchon) et ramène le mythique maillot à pois de meilleur grimpeur à Paris au terme d’une épopée empreinte d’un panache absolu.

2019 : Le chef-d’œuvre italien et le duel des Ardennes
Le printemps 2019 marque l’apothéose de l’hégémonie de Julian Alaphilippe sur les courses d’un jour. Sur les routes blanches de Toscane, il s’impose en maître absolu sur les Strade Bianche, devenant le premier Français à dompter l’épreuve. Mais le véritable chef-d’œuvre intervient sur Milan-San Remo. Dans le Poggio, Alaphilippe est impérial. Il bénéficie surtout du sacrifice héroïque de Philippe Gilbert. Le Belge, qui rêve alors de remporter les cinq Monuments du cyclisme, se mue en équipier modèle pour cadenasser les attaques, offrant à son leader l’opportunité de s’adjuger son premier grand Monument au sprint.
Cette dynamique vertigineuse se poursuit lors de la campagne ardennaise, qui devient le théâtre d’un duel de titans face à Jakob Fuglsang. Sur les pentes brutales du Mur de Huy, le Français dompte le Danois pour conserver son titre sur la Flèche Wallonne. L’affrontement culmine quelques jours plus tard sur Liège-Bastogne-Liège, où Alaphilippe, au bord de la rupture physique après un printemps exceptionnel, voit Fuglsang s’envoler vers la victoire. Une rivalité intense qui restera l’un des grands fils rouges de cette saison mémorable.
Le vertige jaune : l’été 2019 irrationnel de Julian Alaphilippe
Si le printemps fut historique, c’est en juillet que le mythe prend véritablement vie. Lors de la 3e étape en direction d’Épernay, il place une attaque foudroyante, s’isole pendant quinze kilomètres et fait exploser des cadors comme Wout van Aert pour endosser son premier Maillot Jaune.

Après avoir cédé la tunique pour quelques secondes à Giulio Ciccone à La Planche des Belles Filles puis l’avoir récupérée à Saint-Étienne, il signe l’exploit de sa vie. Le jour du centenaire du Maillot Jaune, il remporte le contre-la-montre de Pau devant Geraint Thomas. La France entière se met alors à rêver de l’impossible. Il défendra son avance avec l’énergie du désespoir jusqu’à la 19e étape. Écrasé par l’altitude du col de l’Iseran et les assauts d’Egan Bernal, il cède finalement le pouvoir avant que la course ne soit tragiquement stoppée par la grêle. Il termine cinquième à Paris, mais gagne le statut indélébile de héros national.
2020 : Émotions à Nice, couronnement mondial et erreur de jeunesse
L’année 2020, bouleversée par la pandémie, est le théâtre de nouvelles ascensions fulgurantes et de cruelles désillusions. Fin août, lors du Grand Départ du Tour de France à Nice, Alaphilippe frappe d’entrée. Au terme d’un sprint rageur, il remporte la deuxième étape. Les larmes aux yeux, un doigt pointé vers le ciel en hommage à son père récemment disparu, il endosse un nouveau Maillot Jaune qu’il portera avec fierté pendant trois jours.
Fin septembre, il atteint le sommet absolu de son art sur le circuit d’Imola. Il met fin à plus de vingt ans de disette française en devenant Champion du Monde, faisant littéralement exploser Michal Kwiatkowski, Wout van Aert et Primoz Roglic dans le dernier tour.
Pourtant, quelques jours plus tard, vêtu de son tout nouveau maillot arc-en-ciel, il vit un véritable cauchemar sur Liège-Bastogne-Liège. Dans un sprint final à suspense, le Français lève les bras trop tôt, persuadé d’avoir course gagnée, et se fait sauter sur la ligne par Roglic, avant d’être déclassé pour un écart irrégulier. Une erreur de jugement rarissime qui rappelle à quel point ce coureur d’instinct vit la course avec une passion parfois débordante. L’année suivante, il effacera toute frustration en conservant son titre mondial à Louvain au terme d’un numéro solitaire sensationnel.

Un crépuscule courageux et un héritage éternel
La fin de sa carrière aura été plus douloureuse. À partir de 2022, son explosivité s’érode, dramatiquement précipitée par des chutes terrifiantes, notamment sur Liège-Bastogne-Liège et sur le Tour des Flandres alors qu’il jouait le podium.
Le coureur insaisissable se mue alors progressivement en capitaine de route dévoué. Il continue de courir avec le même cœur, s’offrant une sublime victoire d’étape sur le Giro 2024. Après avoir quitté sa famille de toujours, la Quick-Step, il trouve un dernier souffle chez Tudor, arrachant un succès fabuleux au Grand Prix de Québec l’an dernier.

Mais le Tour de France 2026 aura été le combat de trop pour un corps meurtri. De ses ultimes souffrances sur la route, on retiendra cette image poignante : une dernière communion avec son public sur les pentes de Montmartre. Julian Alaphilippe ne calculait pas. Il courait à l’instinct, viscéralement. C’est ce panache brut qui a inspiré une nouvelle génération et qui laissera une empreinte éternelle dans l’histoire du cyclisme.
(Article écrit par Gabin le Cozic)
