Il y a des talents précoces qui brillent chez les jeunes… puis disparaissent progressivement dans la densité du World Tour. Et puis il y a ceux qui transforment les signaux en certitudes.
Alec Segaert est doucement en train de basculer dans cette deuxième catégorie. Sans bruit excessif. Sans storytelling forcé. Mais avec une continuité qui commence sérieusement à peser.
Parce que ce que montre aujourd’hui notre compatriote n’a plus grand-chose d’une simple promesse.
UN TALENT IDENTIFIÉ TRÈS TÔT
Chez les U23 déjà, Segaert sortait du lot. Pas uniquement grâce à son moteur, pourtant impressionnant, mais par sa capacité à répéter les performances.
Trois titres européens consécutifs du contre-la-montre chez les espoirs. Un triplé unique. Une domination qui disait déjà beaucoup de ses qualités fondamentales : puissance, régularité, gestion de l’effort.
Mais comme souvent avec les grands rouleurs, une question persistait : pouvait-il dépasser le simple statut de spécialiste du chrono ? Son parcours professionnel apporte progressivement des réponses.

DES PLACES D’HONNEUR QUI NE TROMPAIENT PAS
Chez les professionnels, Segaert n’a jamais explosé brutalement. Il a avancé par étapes. C’est probablement ce qui rend sa progression crédible.
En 2023 déjà, il frappe les esprits lors des championnats de Belgique. Deuxième du chrono derrière Wout van Aert. Puis deuxième de la course en ligne derrière Remco Evenepoel.
Ces jours-là, il ne gagne pas. Mais il existe au milieu des deux références belges de la génération actuelle.
Et depuis, les signaux se multiplient. Top 20 sur le Tour des Flandres et sur Paris-Roubaix. Toujours présent lorsque les courses deviennent dures, nerveuses, usantes. Pas encore un leader absolu. Mais déjà un coureur qu’on ne laisse plus partir « sans risque ».
DENAIN : LE JOUR OÙ IL A COMPRIS COMMENT GAGNER
Sa victoire au Grand Prix de Denain a marqué un tournant. Pas uniquement parce qu’il a levé les bras. Mais par la manière.
La veille encore, à Nokere Koerse, son attaque tardive avait échoué dans les derniers mètres face à Jasper Philipsen. Beaucoup auraient retenu la frustration. Lui a retenu la leçon. À Denain, Segaert court avec une maturité étonnante.
Quand Per Strand Hagenes attaque dans le final, le Belge refuse de paniquer. Il reste à distance contrôlée. Il laisse le Norvégien s’user. Puis revient progressivement avant de porter un contre incisif et décisif à quelques kilomètres de l’arrivée.
Cette victoire raconte deux choses essentielles : D’abord, une utilisation optimale de ses qualités de rouleur. Segaert comprend parfaitement comment lisser son effort et comment maintenir une vitesse élevée pour exploiter les moments où le peloton hésite. Mais surtout, elle révèle une intelligence de course largement au-dessus de la moyenne.
Il ne court pas uniquement avec les jambes. Il lit la course.

AU GIRO, LA CONFIRMATION DU PALIER FRANCHI
Sa victoire d’étape sur le Giro d’Italia confirme définitivement ce changement de dimension.
Là encore, le scénario semblait écrit pour les sprinteurs survivants. Et pourtant, Segaert identifie le moment exact où le peloton relâche légèrement sa vigilance.
Attaque sèche. Timing parfait. Puissance constante.
Et derrière, plus personne ne parvient réellement à organiser la poursuite. Ce type de victoire est rarement un hasard. Il faut du moteur, évidemment. Mais il faut surtout comprendre la dynamique collective d’une course. Segaert commence précisément à maîtriser cela.
UN PROFIL DE PLUS EN PLUS PRÉCIEUX
C’est probablement l’évolution la plus intéressante.
Longtemps, on a regardé Segaert comme un spécialiste du chrono capable de survivre sur les classiques. Aujourd’hui, la lecture change au fur et à mesure. Son profil devient beaucoup plus moderne : puissant, résistant, tactiquement agressif et capable de gagner sans forcément être le plus explosif.
Un coureur capable d’anticiper plutôt que subir.
Et dans le cyclisme actuel, cette qualité vaut parfois autant que les watts.
LA SUITE ?
À 23 ans, tout reste évidemment à construire. Mais pour la première fois, la question n’est plus de savoir si Alec Segaert peut gagner au plus haut niveau. Il l’a déjà prouvé.
La vraie interrogation concerne désormais son plafond.
Parce qu’entre les qualités physiques, la lecture tactique et sa progression constante, le Belge commence doucement à cocher les cases des coureurs qui comptent
Et ce genre de profil finit rarement par se contenter de multiplier les places d’honneur.

Photos d’illustration : Giro Italia Officiel
