Deux fois déjà, le même scénario s’est répété : décroché près du sommet, revenu dans la descente, récompensé au sprint. Mais les trois étapes qui attendent le peloton ce week-end ne laissent justement aucune place à l’exception de ce vendredi. Voici ce que cela signifie pour les ambitions de podium de Remco Evenepoel.
Trente secondes. C’est l’écart qui sépare Remco Evenepoel de Jonas Vingegaard au classement général après dix étapes, pile à la moitié temporelle de ce Tour de France. Un chiffre qui, en soi, ne dit pas grand-chose. La manière dont il a été obtenu, en revanche, dit beaucoup.
LE MÊME FILM, DEUX FOIS DE SUITE
Jeudi dernier, dans le Tourmalet, Evenepoel a craqué dans les cinq derniers kilomètres, les plus pentus du géant pyrénéen. Au sommet, la course était scindée en plusieurs morceaux : Pogačar seul en tête après son attaque, personne n’ayant pu suivre ; Vingegaard seul en chasse, à 30 secondes ; puis un trio Del Toro-Seixas-Lipowitz, qui avait tenté de rester dans la roue du Danois avant de décrocher à son tour. Evenepoel, accompagné d’Ayuso, pointait à 18 secondes de ce trio et à 1’18 » de Vingegaard. Mardi, au Lioran, rebelote : solide dans le col du Pertus, il a ensuite montré des signes de faiblesse dans le col de Font-de-Cère, la dernière difficulté catégorisée avant l’arrivée.
Dans les deux cas, le scénario s’est achevé de la même façon : une descente parfaitement négociée pour recoller, puis un finish qui a fait la différence. Dans le Tourmalet, la jonction avec le trio dans la descente a permis au groupe élargi de ne concéder que 19 secondes à Vingegaard, resté seul devant jusqu’à l’arrivée, là où l’écart atteignait 1’18 » au sommet. Au Lioran, il a carrément aligné tout le monde au sprint pour prendre la deuxième place de l’étape.
Lui-même ne s’y trompe pas. « Je pense qu’on est là où on veut être. Lipowitz marche très bien, je marche bien aussi », a-t-il résumé après l’étape du Lioran, avant d’ajouter une phrase qui mérite qu’on s’y arrête : « Il reste encore des étapes très difficiles, surtout lors des huit derniers jours. À partir du week-end, ça va devenir très compliqué ». Evenepoel identifie donc lui-même ce vendredi-samedi-dimanche comme un tournant. Voyons les raisons de s’en méfier.
POURQUOI CE SCHÉMA N’EST PAS UN HASARD
Il y a une explication physiologique à ce scénario répété, et notre consultant Arnaud Cornet l’avait déjà posée avant le départ du Tour : Evenepoel n’est pas, et n’a jamais été, un pur grimpeur. À 85 % de ses moyens, il ne passe pas avec les meilleurs en montagne. Mais sur un effort qui mélange puissance, technique et explosivité, comme une descente rapide ou un sprint final, il retrouve tout son potentiel. C’est exactement ce qui explique pourquoi il perd du terrain dans les portions les plus raides et les plus régulières, avant de le reprendre dès que le terrain redevient technique ou roulant.
Il y a aussi un changement dans sa gestion de course, que le principal intéressé assume pleinement. « Je ne voulais pas me mettre dans le rouge dans le Tourmalet, parce que je savais qu’il y avait encore un col, et qu’il était plus dans mes cordes », expliquait-il après la 6e étape. C’est une nuance importante par rapport à ses précédentes tentatives dans les grands tours, où l’explosion suivait souvent une gestion trop généreuse en début d’ascension. Cette fois, il calcule, il économise, il attend son terrain. Cyril Saugrain, consultant RTBF, confirme le mécanisme : « Dans l’ascension finale, il était beaucoup plus fort grâce à ce type d’ascension plus roulant ».
Reste un détail tactique qui en dit long sur le respect qu’inspire désormais son sprint : Vingegaard lui-même a refusé de collaborer en tête de groupe dès qu’Evenepoel était dans sa roue. « Je ne vais bien sûr pas rouler en tête si j’ai Remco derrière moi », a reconnu le Danois après le Tourmalet. Ses rivaux ont donc déjà intégré cette arme dans leur calcul. C’est un motif de confiance à double tranchant : Evenepoel a une carte à jouer, mais tout le monde le sait, et personne ne va lui offrir cette carte gratuitement.
LE PROBLÈME : CE WEEK-END NE PROPOSE PAS DE FILET DE SÉCURITÉ
Voici où les choses se compliquent. Le point commun des deux scénarios qui ont sauvé Evenepoel, à Gavarnie-Gèdre et au Lioran, c’est l’existence d’une porte de sortie après la dernière difficulté sérieuse : soit une longue descente à négocier, soit une arrivée suffisamment roulante pour permettre un retour au sprint. Or, sur les trois étapes qui arrivent, cette porte de sortie n’existe presque plus.
Vendredi, entre Dole et Belfort, le Ballon d’Alsace (9,1 km à 6,8 %) est franchi à 30 kilomètres de l’arrivée, suivi d’une longue descente technique jusqu’à Belfort. C’est, sur le papier, le profil qui lui a le mieux réussi jusqu’ici : montée gérable, puis descente et final roulant où il peut revenir. Mais il y a un piège : plusieurs prévisionnistes soulignent que les favoris du général pourraient précisément choisir de se ménager sur cette étape, sachant que les deux journées suivantes sont autrement plus dures. Autrement dit, le terrain lui conviendrait, mais la course elle-même risque de ne pas se jouer ici.

Samedi, direction Le Markstein, change complètement la donne. Le Grand Ballon en ouverture, puis une succession de côtes jusqu’au col du Haag, situé à seulement quelques kilomètres de la ligne. Pas de grande descente pour se refaire, pas de sprint final : la dernière bosse mène quasiment droit à l’arrivée. C’est très exactement le type de terrain où ce schéma n’offre plus aucune échappatoire à Evenepoel.

Dimanche, vers le Plateau de Solaison, la donne est encore plus radicale. Le Mont Salève, escaladé par son versant le plus raide (4,7 km à 11,2 % sans le moindre replat), ne laisse aucune place à la récupération technique. Et l’arrivée au sommet du Plateau de Solaison, col hors-catégorie, ne propose évidemment aucune descente de rattrapage. Il n’est sans doute pas anodin que les modèles de prédiction spécialisés, comme celui de Cycling Fantasy, placent Vingegaard, Pogačar en tête de leurs pronostics pour ces deux étapes, sans qu’Evenepoel n’apparaisse dans les deux premières catégories de favoris.

CE QUE CELA SIGNIFIE CONCRÈTEMENT
Le vendredi devrait donc rester un jour de gestion plus qu’un jour de vérité, sauf initiative surprise. Le samedi et le dimanche, en revanche, constituent le test le plus honnête qu’Evenepoel ait affronté jusqu’ici sur ce Tour, précisément parce qu’ils suppriment l’outil qui l’a sauvé deux fois. S’il perd du temps dans ces ascensions sans descente de secours, ce ne sera pas une anomalie : ce sera la confirmation que son profil physiologique, aussi affiné soit-il par sa préparation post-classique, a des limites que ni la gestion de course ni le talent de descendeur ne peuvent totalement compenser.
À l’inverse, s’il parvient à limiter la casse sur ces deux journées sans échappatoire, la nouvelle serait autrement plus significative que ses retours en descente jusqu’ici. Elle indiquerait un vrai palier franchi, et non plus seulement une martingale tactique bien négociée deux fois de suite. Un détail à surveiller au passage : même Pogačar reconnaissait être « détruit dans le final » du Lioran sans savoir s’il allait gagner jusqu’au dernier kilomètre. Personne, pas même l’homme qui écrase ce Tour, n’est à l’abri d’un coup de moins bien. La question, pour Evenepoel, est de savoir s’il peut transformer trente secondes de retard en une opportunité, plutôt qu’en une lente hémorragie qui s’aggrave chaque fois que la route ne lui offre plus de porte de sortie.

Photos / Crédits : ASO Charly Lopez

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