L’organisateur Christophe Brandt rêve de placer la capitale wallonne au cœur de son épreuve, avec un circuit local et une double ascension de la Tienne aux Pierres et de la Citadelle. Le projet existe, la volonté aussi. Mais il s’est heurté, cette année, à un refus. Plaidoyer pour une course qui mérite mieux que sa case dans le calendrier.
Bien que mon œil d’analyste se soit tourné vers l’Ouest, et plus précisément vers Montréal à l’occasion des Championnats du monde, mon cœur, lui, est resté dans ma ville natale. Je n’arrive pas à me sortir de la tête une conversation tenue avec Christophe Brandt à l’issue du dernier Grand Prix de Wallonie. Une discussion où l’ancien coureur de Lotto, Liégeois d’origine, me confiait pourtant sans détour son envie de replacer la capitale wallonne au centre de son épreuve.
Et il y a de quoi. La région namuroise regorge de routes taillées pour une compétition de ce niveau. Chemins de campagne ou larges chaussées, cadre verdoyant, côtes plus ou moins sévères selon le dosage souhaité, zone urbaine accueillante. Le tout couronné par ce qui est peut-être la plus « carte postale » des arrivées en bosse : la Route Merveilleuse, ses petits pavés et son sommet atteint après trois kilomètres d’ascension. Un décor idéal, autant pour les amateurs de cyclisme que pour les coureurs eux-mêmes.
UN REFUS QUI EN DIT LONG
Pourquoi, alors, Namur ne saisit-elle pas cette aubaine pour mettre davantage ses joyaux en lumière ? La question mérite d’autant plus d’être posée que la volonté de l’organisateur, elle, ne fait aucun doute. Elle s’est même heurtée cette année à un mur, au sens propre. Car le tracé remanié de 2026, avec ses nouvelles côtes de la Gayolle et du Triple Mur de Lustin, n’était pas le projet initial de Brandt. Il l’a reconnu publiquement dans les colonnes de L’Avenir : « Ce n’était pas notre idée première. Nous voulions revenir à un circuit local autour de Namur pour mettre en valeur la capitale wallonne. Nous voulions monter à deux reprises la Tienne aux Pierres et la Citadelle pour terminer, mais cela n’a pas été accepté. Nous avons reçu un avis défavorable de la police ».
L’aveu est de taille. L’homme qui façonne l’épreuve depuis des années avait un dessein clair, ancré dans la capitale wallonne, et il s’est vu opposer une fin de non-recevoir. Sans jamais accabler quiconque, Brandt renvoie d’ailleurs la balle à la presse, à qui il revient de faire son travail. Soit. Faisons-le.
UN PATRIMOINE QUI NE DEMANDE QU’À SERVIR
Ce potentiel gâché est d’autant plus frustrant qu’il est historiquement documenté. À la fin des années 1990, l’épreuve empruntait bien plus généreusement les hauteurs namuroises. Le parcours filait vers Malonne et la côte des Tris, avant de plonger dans la vallée de la Meuse pour offrir une double ascension de la Citadelle. Pour l’avoir vécu depuis le bord de la route, je peux témoigner de ce que cette configuration offrait : du spectacle, de la sélection, une course qui épousait pleinement le relief tourmenté de la région. Surtout, Namur et ses alentours restaient le centre névralgique du final.
Cette mémoire n’a rien d’anecdotique. Elle rappelle que le territoire a la carrure d’un grand rendez-vous. Faut-il en douter ? Brandt lui-même le souligne : la commune d’Yvoir, à quelques kilomètres de Namur, a accueilli les Championnats du monde en 1975, remportés en solitaire par le Néerlandais Hennie Kuiper. La région a donc déjà porté le cyclisme mondial sur ses épaules. Elle pourrait, à tout le moins, porter davantage sa propre classique.
UNE COURSE QUI MÉRITE MIEUX QUE SA DATE
Car ne nous y trompons pas : le Grand Prix de Wallonie n’est pas une épreuve que l’on subit, mais une vitrine que l’on choisit. Sa position dans le calendrier est pourtant tout sauf un cadeau. Coincée entre la fin de la Vuelta et les Championnats du monde, disputée quelques jours seulement avant le rendez-vous arc-en-ciel, elle pourrait légitimement souffrir de la concurrence des routes canadiennes et de la fatigue des organismes.
Il n’en est rien. L’édition 2026 a réuni onze équipes World Tour au départ, un privilège que peu d’épreuves de sa catégorie (1.Pro) peuvent revendiquer, complété par les meilleures ProTeams du circuit. Le plateau, relevé, a offert un dénouement digne de ce nom : la victoire du jeune Français Aubin Sparfel devant Romain Grégoire et Milan Fretin, arrachée au terme d’un sprint de plus de 500 mètres au sommet de la Citadelle. La preuve, s’il en fallait, qu’une arrivée intelligente vaut mieux qu’un mur à quinze pour cent, et que la course sait attirer et départager les meilleurs.
L’APPEL DU PIED
Voilà toute l’équation. D’un côté, une épreuve solidement organisée, au palmarès prestigieux, capable de séduire l’élite mondiale malgré une place ingrate dans le calendrier. De l’autre, un organisateur qui, sans être Namurois lui-même, mesure la valeur du joyau qu’il a entre les mains et ne demande qu’à sublimer la ville et son patrimoine. Entre les deux, un blocage administratif qui prive la capitale wallonne d’une exposition qu’elle mériterait amplement.
Brandt l’a dit lui-même, avec le pragmatisme qui le caractérise : rien ne sert de durcir une course pour la durcir, l’idée n’est pas de dessiner un tracé pour un Pogačar qui ne viendra jamais. Mais recentrer l’épreuve sur Namur ne relève pas de la surenchère. C’est une question d’identité, d’ancrage et de bon sens. Le potentiel est là, la volonté aussi, et même quelques coureurs de renom s’en étonnent : Tim Wellens, confie l’organisateur, s’interroge sur le fait qu’on n’exploite pas davantage un environnement où le peloton aime tant venir.
Reste à convaincre ceux qui tiennent les clés. Que la Ville de Namur et les autorités compétentes entendent enfin cet appel. Non pour compliquer la vie de qui que ce soit, mais pour offrir à la capitale wallonne, et à sa Citadelle, la place qui devrait naturellement leur revenir. Le cyclisme belge y gagnerait. Namur, plus encore.
