Wout van Aert revient sur la Vuelta après avoir vécu une année en dents de scie. Blessé au coude juste avant le Tour de France, il a pansé ses blessures et est revenu à la compétition le couteau entre les dents. Objectif annoncé : revêtir l’arc-en-ciel. Qu’attendre du dernier vainqueur de Paris-Roubaix sur les routes espagnoles et sur la course en ligne à Montréal le 27 septembre prochain ? Analyse.
Le forfait qui devait plomber sa saison pourrait bien l’avoir relancée. Écarté du Tour de France par une blessure au coude droit, privant du même coup Jonas Vingegaard d’un lieutenant majeur, Wout van Aert se présente ce samedi à Monaco dans un état de forme que peu de rescapés de juillet peuvent revendiquer. Le Tour du Danemark en a livré la mesure : trois étapes, le classement général, le classement par points. Trois semaines sans course en juillet, quand ses concurrents avalaient les Pyrénées et les Alpes sous la canicule. Le calcul n’est pas anodin.
UNE PRÉPARATION CONSTRUITE, PAS IMPROVISÉE
Car ce retour au premier plan repose sur un travail entamé dès l’annonce de son forfait. Van Aert a immédiatement basculé sur un bloc d’altitude en Italie, entamé le 1er juillet et long de dix-sept jours, dont il a résumé l’esprit au Nieuwsblad : « On ne passe un mois loin de chez soi que si l’on est encore ambitieux ». Il y ajoutait un constat lucide sur le parcours espagnol, exigeant selon lui une très bonne condition physique, précisément ce sur quoi son équipe travaillait alors.
Le propos est mesuré, mais il éclaire la logique de la Visma. Le Tour d’Espagne n’a jamais été envisagé comme une compensation à un Tour de France manqué. Il a été préparé comme un objectif à part entière, avec un stage d’altitude complet et un passage par les championnats de Belgique de gravel le 16 août (2e), à six jours du Grand Départ.
LE MAILLOT ROUGE DÈS MONACO, UNE HYPOTHÈSE CRÉDIBLE
Une aubaine, donc, avant de retrouver les routes ibériques sur lesquelles il avait brillé voilà deux ans, avant qu’une chute ne vienne mettre un point d’arrêt final à ce Tour d’Espagne (abandon avec trois victoires d’étape et le maillot vert sur les épaules) et à sa saison.
Le premier week-end lui tend les bras. Samedi, un contre-la-montre à Monaco presque tout plat de 9 kilomètres et 90 mètres de dénivelé ouvre les hostilités, avant une deuxième étape de 223 kilomètres et plus de 3 000 mètres de dénivelé positif se terminant à Manosque. Deux terrains qui lui conviennent, à condition de ne commettre aucune erreur face à un certain Slovène, dont la présence au départ est désormais actée.
Van Aert lui-même reste prudent sur ses chances, dans des propos relayés par la RTBF. Il dit vouloir « se donner à fond » dès le premier jour, tout en conditionnant l’espoir d’une victoire d’étape à la présence des spécialistes du chrono. Une réserve qu’il lève aussitôt sur l’essentiel : « Au fond de moi, j’ai toujours envie de porter à nouveau le maillot de leader ».
S’il endosse le paletot rouge, il devrait le céder à un baroudeur ou à un grimpeur dès la moyenne montagne du troisième opus, avec Font-Romeu au menu. Le reste de son Tour d’Espagne se résumera alors à ce qu’il fait de mieux : chasser les étapes, exploiter les journées accidentées, et viser le classement par points jusqu’à Grenade. Le contre-la-montre de 32 kilomètres de la dix-huitième étape constitue une seconde cartouche taillée pour son profil.
DEUX OBSTACLES SUR LA ROUTE DU VERT
Cette ambition du maillot vert se heurte pourtant à deux réalités que l’enthousiasme belge aurait tort de négliger. La première est externe et porte un nom : Mads Pedersen. Le Danois arrive en Espagne auréolé du classement par points conquis en juillet sur le Tour, qui parachève sa collection sur les trois Grands Tours. Sa méthode ne relève pas du secret : accumuler les points aux sprints intermédiaires en prenant les échappées, un registre où les sprinteurs ne peuvent pas le suivre. Sur un parcours espagnol aussi accidenté, c’est une arme redoutable. Néanmoins, van Aert peut aussi très bien jouer la même symphonie que l’ancien champion du monde
La seconde est interne. Matthew Brennan, son coéquipier chez Visma, couvre à peu près le même registre : arrivées rapides et journées vallonnées. Rien ne dit, selon la RTBF, que l’équipe néerlandaise désignera un leader fixe pour les emballages. Le choix pourrait se faire au cas par cas, selon le profil et la forme du jour. Une souplesse qui sert le collectif, mais qui ne garantit pas à van Aert d’être systématiquement l’homme désigné dans les finals.

Crédit photo : Unipublic/Sprint Cycling Agency
MONTRÉAL, LE VÉRITABLE HORIZON
Il faut pourtant remettre ces trois semaines en perspective. Aussi relevée soit-elle, la Vuelta n’est pas la destination finale de la saison de van Aert. Elle en est le moyen. L’objectif se situe un mois plus tard, à Montréal, où se disputera la course en ligne des championnats du monde le 27 septembre. Un rendez-vous qu’il n’a plus honoré depuis 2023, et sur lequel il concentrera l’intégralité de ses moyens, ayant renoncé au contre-la-montre en raison précisément de sa participation au Tour d’Espagne.
Cette ambition ne relève pas de la déclaration d’intention, et van Aert la fonde lui-même sur un précédent tangible, au lendemain de son succès danois. Après avoir rappelé que Pogačar et Evenepoel sont des coureurs d’un autre type que lui, et que ce circuit le placera toujours à la limite, il tranche : « Si je suis au sommet de ma forme, j’ai assurément une chance ».
Le précédent en question remonte à 2022. Sur le Grand Prix cycliste de Montréal, dont le circuit constitue la matrice du tracé mondial, il avait terminé deuxième, réglé au sprint dans un groupe de cinq par Tadej Pogačar. La même semaine, il prenait la quatrième place à Québec. Ce référentiel dit plusieurs choses à la fois. Que ce circuit exigeant, où la sélection s’opère par l’usure sur près de six heures de course, correspond à ses caractéristiques. Qu’il y a déjà démontré sa capacité à se mêler à la lutte pour la victoire face aux meilleurs mondiaux. Et surtout, qu’il y conserve un atout que peu de ses rivaux peuvent lui opposer sur ce type de final : sa pointe de vitesse. Sur un tracé qui débouche régulièrement sur un sprint en petit comité, comme précisément en 2022, ce paramètre pèse lourd.
L’AIGLE À DEUX TÊTES, LA VRAIE ARME BELGE
Reste que cette idée avancée par van Aert, celle de coureurs d’un autre type que lui, mérite qu’on s’y attarde. Car elle décrit moins une infériorité qu’une configuration tactique. Face à un Pogačar double tenant du titre, aucun Belge ne peut espérer l’emporter seul. À deux, en revanche, l’équation change.
La complémentarité entre van Aert et Evenepoel est presque parfaite sur ce type de terrain. Au second l’offensive, le raid de loin, la capacité à durcir la course dans les circuits usants, exactement ce qu’il a fait toute sa carrière et notamment sur ses grandes réussites d’un jour. Au premier la temporisation, la roue à surveiller, l’économie d’énergie. Sur un circuit qu’il décrit lui-même comme le plaçant à la limite, van Aert n’a précisément pas les moyens de dépenser des forces à chasser. Laisser Evenepoel attaquer, c’est lui permettre de rester dans les roues et de conserver intacte la seule arme qui le place au-dessus de la plupart de ses rivaux dans un sprint en petit comité.
Le calcul devient alors redoutable pour l’adversaire. Si Evenepoel part et que personne ne réagit, la Belgique gagne. Si Pogačar ou un autre favori se lance à sa poursuite et ramène le groupe, van Aert hérite d’un final réduit où il figure parmi les plus rapides. Dans les deux cas, l’équipe nationale est gagnante, à condition que les deux hommes acceptent de jouer cette partition sans arrière-pensée.
L’histoire récente prouve d’ailleurs qu’ils en sont capables. À Wollongong en 2022, van Aert avait veillé sur les intérêts d’Evenepoel pendant que celui-ci filait vers le titre, et il avait bouclé la course à la quatrième place sans jamais gêner l’entreprise de son compatriote. Quatre ans plus tard, la même mécanique pourrait fonctionner en sens inverse, ou en tout cas offrir à Serge Pauwels deux issues plutôt qu’une.
C’est peut-être là que se joue le vrai enjeu de ces trois semaines espagnoles. Van Aert n’a pas seulement besoin d’arriver frais au Québec, quatorze jours après l’arrivée de la Vuelta à Grenade le 13 septembre. Il doit y arriver suffisamment fort pour que la Belgique n’ait pas à choisir entre ses deux têtes d’affiche, mais puisse s’en servir comme d’un double tranchant. À 31 ans, avec un Monument enfin conquis au printemps et une saison privée de l’un de ses objectifs majeurs, c’est sans doute sa meilleure carte pour enfin teinter sa carrière des couleurs de l’arc-en-ciel.

Crédit image : Vuelta offical
