Depuis quatre ou cinq ans, un mal étrange ronge le cyclisme mais surtout à la période des classiques où le phénomène est de plus en plus visible : le manque flagrant d’intelligence de course. Et aujourd’hui, à l’E3 Saxo Classic, on en a eu un exemple parfait, presque caricatural.
L’E3, SCÈNE DU CRIME TACTIQUE
Quatre coureurs se lancent à la poursuite de Mathieu van der Poel parti à l’attaque alors qu’il reste 64 km à parcourir. Ils roulent ensemble, bien placés, à un rythme qui leur permet de grignoter l’écart petit à petit. pendant 40 bornes, le groupe va s’entendre pour revenir… à une vingtaine de mètres du Néerlandais. Stupeur, plus personne ne prend la responsabilité de boucher le trou. Personne ne relance, personne ne ferme. Ils restent là, comme des spectateurs payants sur leur propre vélo.
Van der Poel, lui, continue son effort en solitaire et file vers une victoire qui semblait inaccessible. Ce n’est pas un incident isolé. C’est devenu la norme dans le peloton.
UN PELOTON SANS COHÉSION
Il y a encore cinq ou six ans, la scène aurait été différente, et elle l’était assurément durant l’époque des Boonen, Gilbert, Museeuw, Tchmil etc…
Une échappée dangereuse se formait ? Les directeurs sportifs se téléphonaient comme l’a encore rappelé Patrick Lefevere lors d’un podcast organisé par nos confrères de la DH : « Toi, tu mets untel. Moi, je mets machin. Et on organise ainsi la poursuite. »
Chacun mettait un homme, parfois deux pour revenir sur les fuyards. On roulait à tour de rôle, on fermait les trous, on travaillait pour l’équipe pour revenir sur le ou les échappés. Sur les classiques aujourd’hui ? On a droit à un peloton ou chacun attaque à son tour, comme pour cocher une case sur la feuille de route du DS. Un coup de 300 mètres sur le Paterberg, un autre sur le Taaienberg, un troisième sur le Kruisberg… puis plus rien. L’attaque passée, tout le monde se regarde un peu surpris, alors que le scénario est connu à l’avance. Le peloton se reforme. On attend l’attaque individuelle suivante… qu’on s’empressera d’aller rechercher, pour ensuite se regrouper et attendre Godot. Personne ne veut dépenser une calorie de trop « pour les autres ». Le résultat ? Les audacieux devant vont au bout, après des heures de non-course derrière.
POURQUOI CE VIDE TACTIQUE ?
Les compteurs de puissance, les capteurs de puissance, les algorithmes de fatigue… Tout le monde sait exactement à quel wattage il peut tenir. Le cyclisme est devenu une science exacte. On ne « sent » plus la course, on calcule ! Et quand le calcul dit « si je ferme ce trou, je risque de craquer à 40 km de l’arrivée », on ne ferme pas. Le flair et le courage ont été malheureusement remplacés par des courbes de watts.
LA PEUR D’EN FAIRE ‘UN PEU’ DE TROP
Avec des superstars comme Van der Poel ou Pogacar, qui peuvent produire des efforts monstrueux à tout moment, les autres coureurs ont intégré une stratégie simple : ne jamais se mettre en avant inutilement. Mieux vaut rester dans les roues et espérer un coup de chance que de risquer de se griller pour rien.
DISPARITION DU DIALOGUE ENTRE ÉQUIPES
Même si les oreillettes existent toujours, l’esprit de collaboration a fondu. Chacun protège son leader comme un trésor. Les appels entre DS existent encore, mais ils sont devenus plus rares et moins décisifs. Et il faut oser en parler, on ne peut pas dire qu’il y ait des grands stratèges chez chez les DS. On est à des années lumières des Lefevere, Godfroodt, Criquielion, Guimard,… On préfère laisser les autres faire le travail… jusqu’à ce que personne ne le fasse !
Conséquence : On voit des courses qui se jouent sur une attaque isolée d’un surhomme… et des dizaines de coureurs qui regardent le spectacle de loin. Mathieu van der Poel l’a encore démontré aujourd’hui : quand un coureur a du panache et du courage, il peut gagner même en étant seul contre tous.
« Pour gagner, il faut oser perdre », ce slogan du vélo a bien mal vieilli depuis la domination des monstres et ni Vermeersch, Hagenes, Abrahamsen ou Dewulf n’ont eu l’audace de vouloir gagner avec panache. Le panache, il était chez Mathieu van der Poel.
Pour clôturer, on vous offre ce petit commentaire en cadeau de Per Strand Hagenes sur Eurosport qui résume tout à fait notre article, faites attention à vos neurones : « Pour moi la 2e place est un super résultat. Vermeersch voulait qu’Abrahamsen fasse un dernier relais, il ne voulait pas, et moi non plus, … c’est comme ça c’est la course « .
Au secours !!!!
On a bien sûr énormément de respect pour tous les coureurs car leur sport extrêmement difficile, mais une remise en question s’impose au sein du peloton et surtout chez les Directeurs Sportifs : on a joué la 2eme place dès l’attaque de VDP à 65 km !!! C’est vraiment pathétique.

