Le vélo est un sport cruel, mais d’une noblesse absolue.
Hier, la toute première étape a rappelé de manière brutale l’exigence du Tour de France. La Nordiste Alison Avoine s’est dépensée sans compter, jetant ses dernières forces dans la bataille pour ramener ses coéquipières dans le peloton. Elle a tout donné, jusqu’à franchir la ligne d’arrivée malheureusement hors délais. Un dévouement total au service du collectif qui force un immense respect aujourd’hui.
C’est avec beaucoup d’émotion que nous publions aujourd’hui cet entretien exclusif, réalisé quelques jours avant le Grand Départ. À la lumière de son sacrifice d’hier, ses mots résonnent avec une force et une justesse incroyables.
Professionnelle depuis 2022, la Nordiste Alison Avoine (26 ans) a bien failli raccrocher le vélo à la fin de la saison dernière. C’était sans compter sur l’appel de « Ma Petite Entreprise ». Séduite par les valeurs de cette nouvelle structure, elle a retrouvé le goût de l’effort et une cohésion de groupe rare. Entre son métier de neuropsychologue en libéral et son quatrième Tour de France qui se profile, elle s’est confiée à VeloNews.
Bonjour Alison. Pour ceux qui ne te connaîtraient pas encore, tu es passée pro chez Saint-Michel en 2022. Qu’est-ce qui t’a décidée, cet hiver, à rejoindre le projet naissant de « Ma Petite Entreprise » ?
Alison Avoine : La fin de mon contrat avec Saint-Michel ne s’est pas très bien passée, et j’étais vraiment dans l’optique d’arrêter le vélo et ma carrière sportive. Et puis, j’ai eu la direction de « Ma Petite Entreprise » au téléphone. On a beaucoup discuté et je me suis vachement retrouvée dans leur discours, dans leurs valeurs. Ils m’ont motivée à faire une année de plus. Je me suis dit : « Qu’est-ce que j’ai à perdre ? Si je ne m’amuse plus, j’arrêterai ». Finalement, c’était un mal pour un bien, car je pense que j’aurais beaucoup regretté d’arrêter là-dessus. J’avais une sorte de lassitude, on me cantonnait souvent au même rôle, sur les mêmes courses. Changer d’équipe, découvrir un nouvel environnement, un nouveau staff et de nouvelles courses, ça m’a totalement relancée.
De l’extérieur, on sent justement une émulsion et une vraie cohésion entre vous. Comment expliques-tu cette synergie ?
Alison Avoine : C’est difficile d’expliquer la synergie de ce groupe. Lors de notre premier stage de cohésion cet hiver, on avait le sentiment de toutes se connaître depuis longtemps, alors que pour beaucoup, c’était la première fois qu’on se parlait ! Le recrutement a été très bien pensé, ils ont choisi des caractères et des profils qui matchent. Ça a tout de suite pris. Aujourd’hui, on est un groupe de copines qui se retrouvent tous les week-ends pour aller faire des compétitions ensemble. Sur le vélo, ça se ressent : on n’a aucun mal à faire le travail les unes pour les autres.

Quel bilan tires-tu des premiers mois de compétition, sur le plan personnel et collectif ?
Alison Avoine : Sur le plan personnel, je n’ai pas eu les résultats que j’espérais, notamment sur les classiques qui me tenaient à cœur. J’ai eu beaucoup de malchance, des chutes et des problèmes mécaniques aux mauvais moments. Mon bilan en avril, après Roubaix, était un peu en deçà de mes attentes. En revanche, d’un point de vue collectif, c’est très solide pour une première année ! On a une première victoire et un titre de Championne de France avec Célia (Le Mouël). Dans d’autres équipes, il faut parfois attendre très longtemps pour gagner. Avoir déjà coché ces cases nous enlève une certaine pression, on peut désormais tenter des choses.
On vous sent effectivement courir de manière très décomplexée. Est-ce lié à votre modèle économique particulier, sans « gros » sponsor unique pour exiger des résultats ?
Alison Avoine : C’est sûr qu’il y a beaucoup moins de pression. Nous n’avons pas d’énormes sponsors qui exigent un certain nombre de victoires dans l’année. C’est un vrai collectif, même au niveau des partenaires. Ils sont là pour les valeurs du projet, pas pour nous mettre la pression. Ça nous libère d’un poids et, paradoxalement, ça marche d’autant mieux ! C’est aussi très agréable sur les courses : il y a toujours des partenaires qui viennent nous encourager et discuter avec nous. C’est une relation qui ressemble plus à celle de supporters qu’à un rapport formel de sponsoring.

L’équipe met un point d’honneur à accompagner la reconversion ou la vie professionnelle de ses athlètes (comme Océane Mahé qui fait son stage chez un partenaire). De ton côté, comment gères-tu ta carrière avec ton autre métier ?
Alison Avoine : C’est vrai que le réseau professionnel de l’équipe est une vraie force pour nous. De mon côté, j’ai un diplôme en neuropsychologie clinique et j’ai mon propre cabinet en profession libérale. Jusqu’à l’année dernière, je travaillais un peu à l’hôpital, et c’était compliqué car, en tant que salariée, il fallait rendre des comptes malgré des horaires aménagés. Aujourd’hui, en libéral, je suis mon propre patron. Si j’ai du temps, je vais au cabinet ; si j’ai besoin de me reposer ou d’aller courir, je n’y vais pas. Je gère mon planning sans pression extérieure.
Tu as désormais une belle expérience du haut niveau. Quel regard portes-tu sur l’évolution du cyclisme féminin depuis tes débuts ?
Alison Avoine : J’ai vu une évolution énorme. Quand j’ai commencé, on était toutes étudiantes ou salariées à côté. Sur les courses, l’approche était très différente : on n’était pas payées, on y allait vraiment pour le plaisir, on prenait notre vélo sans se soucier des pressions ou des sections de pneus ! Aujourd’hui, tout s’est professionnalisé, même chez les amatrices. Il y a eu l’instauration des salaires minimums, l’accès à de nouvelles grandes courses… C’est une chance d’avoir vécu cette transition. Les jeunes qui arrivent aujourd’hui n’ont pas forcément conscience de tout ce chemin parcouru. Par exemple, au départ de la première édition du nouveau Tour de France en 2022, sur les Champs-Élysées, on avait des frissons. C’était historique !

Justement, tu vas disputer ton quatrième Tour de France, mais ton premier avec cette équipe. Comment l’abordes-tu, surtout après vos trois semaines de stage en altitude ?
Alison Avoine : Je me mets beaucoup moins de pression. L’hiver dernier, j’ai pris conscience que tout pouvait s’arrêter à tout moment. Avant, j’avais tendance à trop réfléchir, à manquer de confiance en moi. Cette année, je suis plus détendue. Avec notre stage en altitude à Puy-Saint-Vincent, on a fait de très bons blocs d’entraînement. Je sais que le travail a été bien fait. On sait que ce Tour sera sans doute le plus dur des cinq dernières éditions, mais j’y vais sans regrets. Le but sera de donner le maximum jour après jour. Si ça doit s’arrêter, ça s’arrêtera, et si on va au bout, ce ne sera que du bonus. Comme on se le répète dans l’équipe : on n’a rien à perdre, on a tout à gagner !
(Propos recueillis par Gabin Le Cozic)
