En s’imposant dimanche à Nice au terme d’un ultime numéro en solitaire, Demi Vollering devient la première double lauréate de l’histoire du Tour de France Femmes. Mais c’est peut-être dans ses failles, plus que dans sa domination, que la Néerlandaise a conquis le cœur du public cette semaine.
Elle l’a fait. En franchissant la ligne seule sur la Promenade des Anglais, maillot jaune sur les épaules, Demi Vollering a bouclé la boucle : un deuxième Tour de France Femmes après celui de 2023, et une place à part dans l’histoire, puisqu’elle est la première coureuse à en remporter deux. Mais si l’on retient une image de son sacre, ce n’est pas celle d’un rouleau compresseur. C’est celle d’une championne qui a dû batailler, douter, se remettre en danger, et parfois se tromper, avant de triompher. Et c’est précisément ce qui rend sa victoire si attachante.
UNE SEMAINE OÙ ELLE N’A RIEN EU DE FACILE
Reprenons le fil. Sur le Ventoux vendredi, l’étape reine, Vollering a commis une erreur tactique qui aurait pu lui coûter le Tour. Trop occupée à surveiller Marlen Reusser, elle a laissé Katarzyna Niewiadoma s’envoler à près de dix kilomètres du sommet, sans réagir à temps. La Polonaise n’a plus été revue et s’est emparée du maillot jaune. Vollering a bien tenté de limiter les dégâts, lâchant Reusser dans les 500 derniers mètres pour sauver sa deuxième place, mais le mal était fait : elle concédait 1’16 » et le maillot.
Le lendemain à Nice, elle reprenait la tunique jaune sur un coup de force. Mais avec quel matelas ? Huit petites secondes sur Niewiadoma, à la veille de l’arrivée. Une broutille, à peine le temps d’un ravitaillement. Autant dire que rien n’était joué. Il aura fallu ce dernier dimanche, et les quatre ascensions du col d’Èze, pour qu’elle assoie définitivement son autorité en s’imposant une nouvelle fois en solitaire. Une victoire construite dans la douleur, pas offerte.
LA RÉPONSE PAR LE VÉLO, PLUTÔT QUE PAR LES MOTS
Ce sacre s’est aussi joué sur un terrain plus délicat. La veille de l’arrivée, un imbroglio avait éclaté : une manœuvre de sa jeune coéquipière Célia Géry, jugée déloyale par le clan Niewiadoma, avait envenimé la lutte pour le maillot jaune, au point de valoir des menaces de mort à la championne de France sur les réseaux sociaux. Un épisode nauséabond, symptôme des dérives qui accompagnent, hélas, la popularité grandissante de la discipline.
Face à cette polémique, Vollering a choisi la plus belle des réponses : celle du vélo. « J’ai essayé d’attaquer et de finir seule, parce que je voulais montrer qu’hier, ce n’est pas à cause de l’incident qu’on a gagné », a-t-elle expliqué à Eurosport après l’arrivée. « Je voulais montrer de manière claire qu’en tant qu’équipe, on méritait de gagner ce Tour de France Femmes, avec humilité et fierté. » Le geste d’une patronne, qui préfère laisser parler ses jambes plutôt que d’alimenter la controverse.
PUISSANTE, MAIS JAMAIS INTOUCHABLE
C’est là tout le paradoxe de Demi Vollering, et ce qui fait sa singularité. Elle domine incontestablement le cyclisme féminin, mais elle ne l’écrase pas. Contrairement à un Pogačar chez les hommes, dont le sacre ne faisait plus guère de doute passé la première semaine du dernier Tour, la Néerlandaise reste faillible. Elle doit s’employer, attaquer à plusieurs reprises pour s’isoler, car sa puissance et son explosivité ne suffisent pas toujours à faire le vide autour d’elle. Ses rivales, Niewiadoma en tête, sont suffisamment proches pour la bousculer, la piéger, la faire trembler.
Et c’est une chance pour le spectacle. Ce Tour 2026 aura tenu en haleine jusqu’au dernier col précisément parce que Vollering n’était pas hors d’atteinte. Un duel final à huit secondes, des maillots jaunes qui changent d’épaules trois fois en trois jours : voilà ce que produit une hiérarchie resserrée. La domination sans partage endort. La domination contestée passionne.
LA MÉTRONOME DU PODIUM
Il faut pourtant mesurer la régularité de la Néerlandaise, car elle force le respect. Deuxième des deux dernières éditions, vainqueure en 2023 et désormais en 2026, Vollering est une habituée des sommets, toujours là quand ça compte. Elle n’a certes pas gagné tous les Tours qu’elle a disputés, mais elle n’en a jamais quitté le podium, tout comme sa première dauphine. Cette constance, dans un peloton féminin de plus en plus dense et disputé, est la marque des très grandes.
Cette fiabilité, elle la doit aussi à un collectif qui se transcende pour elle. La preuve dimanche avec Juliette Berthet, élue meilleure équipière du Tour, qui résumait l’état d’esprit du groupe à Eurosport : « Je ne réalise pas ce qu’on a fait, c’est vraiment beau. Demi peut être fière, on peut être fières de nous toutes. » Vollering sait fédérer, et ses coéquipières le lui rendent au centuple. Une qualité de leader qui ne se lit pas sur les chronos, mais qui gagne les Grands Tours.
LE VISAGE DONT LE CYCLISME FÉMININ AVAIT BESOIN
Reste l’essentiel, peut-être. Demi Vollering est de ces championnes qui transmettent quelque chose. Expressive, émue aux larmes dans les moments forts, elle ne cache ni sa joie ni sa souffrance. Elle offre au public un visage humain, accessible, à mille lieues de la froideur mécanique. Une « gamine » qui la regarde attaquer sur les pentes d’un col peut y projeter un rêve, une envie, une vocation.
Et sa polyvalence achève de la rendre exemplaire. Coureuse de classiques autant que de Grands Tours, à l’aise sur presque tous les terrains, elle incarne un modèle complet pour une discipline en pleine expansion. À l’heure où le cyclisme féminin gagne en exposition, en audiences et en ferveur populaire, il avait besoin d’une figure de proue de cette trempe. Puissante sans être écrasante, dominante sans être ennuyeuse, humaine sans cesser d’être immense. Une superstar à taille humaine, en somme. Et c’est peut-être le plus beau compliment qu’on puisse lui faire.

Photos : A.S.O ./ Billy Ceusters
