Cinquième étape, cinquième bascule. À Belleville-en-Beaujolais, Demi Vollering a réglé un sprint à trois pendant que la tenante du titre s’effondrait. À quatre jours de Nice, personne ne sait qui portera le jaune dimanche. Voilà exactement ce qu’on demande à une course : de l’incertitude, du mouvement, du panache.
Il faudra s’en souvenir, de ce mois d’août 2026. Ce mardi, entre Mâcon et Belleville-en-Beaujolais, la 5e étape a offert un condensé de tout ce qui fait le sel du cyclisme. Une mini-classique de 140 kilomètres hérissée de huit difficultés, un col de Durbize placé à 31 kilomètres de l’arrivée qui a fait exploser le peloton des favorites, un trio d’élite détaché à l’avant, et un sprint final remporté par Demi Vollering devant la maillot jaune Marlen Reusser et Katarzyna Niewiadoma. Pendant ce temps, la tenante du titre Pauline Ferrand-Prévot, lâchée à 31 kilomètres du but, concédait 2’35 » et voyait ses rêves de doublé partir en fumée. Une seule étape. Mille rebondissements.
CINQ JOURS, CINQ SCÉNARIOS DIFFÉRENTS
Ce qui frappe, depuis Lausanne, c’est la variété. Le Grand Départ suisse a récompensé Wiebes face aux puncheuses, le chrono de Dijon a rebattu les cartes, la 3e étape a piégé les distraites, et voilà que le Beaujolais sert une bataille de costaudes. Chaque matin, un profil neuf. Chaque soir, une histoire différente. On a vu des sprints, des échappées, des défaillances spectaculaires, des équipes qui verrouillent et d’autres qui explosent. Lundi encore, Lotte Kopecky partait à la chasse pendant 76 kilomètres avant de céder sur les crampes. Le scénario ne se répète jamais.
Cette richesse ne doit rien au hasard. Elle tient à un équilibre rare entre plusieurs ingrédients : une densité de prétendantes à la victoire d’étape, un vrai jeu collectif, des parcours pensés pour varier les plaisirs, et surtout un resserrement des niveaux qui interdit toute domination écrasante. Quand cinq ou six coureuses peuvent légitimement viser le général et qu’aucune n’écrase les autres, la course reste ouverte jusqu’à la dernière rampe. Et c’est réjouissant.

LA TENTANTE ANALOGIE AVEC LE TOUR MASCULIN
Impossible de ne pas y penser. Il y a quinze jours, le Tour masculin s’achevait sur une démonstration de Tadej Pogačar dont le sacre ne faisait plus guère de doute passé la première semaine. Un spectacle réel dans les étapes, mais un suspense au général réduit à la portion congrue. Soyons justes et proportionnés : le vélo masculin conserve d’immenses qualités, et la présence d’un phénomène générationnel n’est pas un défaut en soi.
Mais force est de constater que, côté suspense pur, le Tour Femmes tient cette année une longueur d’avance. Là où l’on connaissait presque le vainqueur masculin avant le départ, personne n’ose désigner la future lauréate de Nice. Ferrand-Prévot elle-même le résumait joliment en conférence de presse : « Il y aura du suspense jusqu’au bout, parce que même la dernière étape peut faire de gros dégâts. Beaucoup de scénarios peuvent se produire. » Difficile de mieux vendre sa propre course.
PAS BESOIN DE DÉMESURE POUR FAIRE VIBRER
Autre leçon de cette édition : le spectacle ne se décrète pas à coups d’étapes dantesques. Certes, cette édition bat deux records, celui de la distance (1 175 km) et celui du dénivelé (18 795 m). Mais les journées les plus folles n’ont pas été les plus longues ni les plus hautes. La 5e étape et ses 140 kilomètres, ou la mini-classique piégeuse de la 3e, ont produit plus d’émotion que bien des monstres alpins. Une bosse bien placée, un vent de travers, une équipe qui décide d’attaquer de loin : il n’en faut pas davantage. Le message vaut pour les organisateurs de demain, tentés par la surenchère permanente. Le suspense naît de l’équilibre, pas de la démesure.
Et ce spectacle-là parle à tout le monde. Au spécialiste qui décortique les bordures et les placements, comme au profane happé par une échappée héroïque. Sur les routes, les foules grossissent d’année en année. Devant les écrans, les audiences suivent. Cette exposition est un carburant : chaque gamine qui voit Vollering lever les bras ou Kopecky se sacrifier dans une échappée peut y trouver une vocation. Un sport en pleine croissance a besoin de ces images. Il les collectionne cette semaine.
CE QUI NOUS ATTEND : TROIS JOURS POUR TOUT RENVERSER
Et le plus beau reste à venir. Car ce Tour a eu l’intelligence de garder ses cartouches pour la fin. La 6e étape, jeudi entre Montbrison et Tournon-sur-Rhône, sera une journée d’usure ardéchoise, six côtes dont Boucieu-le-Roi à 16 kilomètres du but, parfaite pour lancer les hostilités la veille du grand jour.
Puis viendra vendredi l’étape reine, une première historique : l’arrivée au sommet du Mont Ventoux, par le versant de Bédoin, 15,7 kilomètres à 8,8 % jusqu’à 1 910 mètres d’altitude. Le Chalet Reynard à six kilomètres de la ligne, puis le final à découvert sur les pentes lunaires du Géant de Provence, avec des bonifications au sommet. C’est là que le général prendra sa forme quasi définitive. Mais attention, pas définitive tout à fait.
Car la 8e étape entre Sisteron et Nice, plus roulante, offrira un répit trompeur avant un dénouement explosif. La dernière étape, dimanche, ne fait que 99 kilomètres mais grimpe quatre fois le col d’Èze, par deux versants différents. Sur un tel profil, une leader esseulée peut tout perdre dans les derniers hectomètres. Le maillot jaune de Marlen Reusser n’est en rien garanti, et Niewiadoma comme Vollering ont déjà prouvé qu’elles savaient renverser une course dans son ultime souffle. On se souvient des quatre secondes qui avaient sacré la Polonaise en 2024.
Alors oui, tout le monde guette le Ventoux. Mais le vrai luxe de ce Tour, c’est qu’après le Géant, il restera encore de quoi trembler. Bien malin qui désignera la femme en jaune dimanche soir sur la Promenade des Anglais. Et c’est précisément pour cela qu’on ne lâchera pas notre écran d’ici là.

Crédit image : A.S.O.
