Ils font partie des plus grands talents du cyclisme belge pour les courses par étapes. Deux grimpeurs, deux énormes moteurs, deux coureurs dont les qualités physiologiques ne font guère de doute. Mais depuis quelque temps, Cian Uijtdebroeks et Lennert Van Eetvelt semblent également partager une trajectoire étrangement similaire : des chutes, des blessures et des abandons à répétition.
Simple malchance ? C’est évidemment possible. Une chute restera toujours inhérente au cyclisme et personne ne peut sérieusement prétendre toutes les expliquer, mais la répétition interpelle !
Elle pose surtout une question plus générale sur l’évolution de la préparation des coureurs modernes. À l’heure des stages en altitude, des entraînements extrêmement individualisés et des programmes construits autour de quelques objectifs soigneusement sélectionnés, peut-on finir par manquer de quelque chose que l’entraînement ne reproduira jamais complètement : des kilomètres passés au cœur d’un peloton lancé à 50 km/h ?
Et si le problème n’était donc pas de savoir si Uijtdebroeks et Van Eetvelt s’entraînent suffisamment, mais où et comment ils accumulent leurs kilomètres ?
Pour tenter de démêler le vrai du faux, nous avons posé la question à Arnaud Cornet, consultant pour VeloNews, diplômé en sciences de la motricité et préparateur physique spécialisé dans le cyclisme.
PEUT-ON PERDRE L’HABITUDE DU PELOTON ?
Velonews : Arnaud, je vais volontairement commencer par une question assez directe. Quand tu observes les trajectoires récentes de Cian Uijtdebroeks et Lennert Van Eetvelt, avec plusieurs chutes, blessures et abandons, est-ce que tu y vois uniquement de la malchance ou est-ce que la répétition commence à t’interpeller ?
Arnaud Cornet : La répétition doit interpeller. Tout coureur s’est déjà retrouvé embarqué dans un cercle vicieux ou un cercle infernal. Une combinaison de malchance et de petites faiblesses entraînant des chutes, des blessures, une perte de confiance, de rythme, d’audace et d’agressivité sur le vélo. C’est aussi pour ça qu’il ne faut pas trop gamberger car tout coureur a déjà aussi connu des cercles vertueux, sans pour autant être fondamentalement différent, un peu de réussite entraînant plus de confiance et d’audace sur le vélo.
Il faut se poser des questions bien sûr, mais il ne faut pas tout jeter non plus !
C’est évidemment d’abord aux staffs sportifs et aux coureurs à faire leur propre analyse. Mais on peut déjà cibler quelques points communs : pour les 2 coureurs on peut pointer la présence de stages longue durée en montagne et, à ma connaissance, peu de VTT, gravel ou cyclo-cross. On peut aussi pointer quelques différences : Cian reste sur un choix de course qui correspond vraiment bien à son profil de puissance là où Lennert s’est essayé sur des terrains très variés (grands tours, tours, courses d’un jour, y compris dans un registre légèrement différent de son profil de puissance avec des courses comme le Ronde).
Plusieurs des chutes de Lennert ont eu lieu sur des courses « découverte », sur des courses où ça frotte plus et où le pilotage à plus d’importance. Tous les coureurs n’ont pas les qualités de pilotage, l’expérience et les automatismes qu’exigent les « flandriennes ». Si c’est positif d’ouvrir son registre et de travailler ces qualités c’est par contre un peu « radical » de s’y jeter en retour de stage sans une grande expérience de ces courses particulières.
Il faudrait aussi distinguer les chutes dues au manque d’attention (l’expérience et la capacité d’attention sur des courses de 5 à 6h est particulièrement importante, beaucoup de chutes dans le peloton surviennent pendant des temps mort de la course avec les nombreux pièges que constituent les aménagements urbains) de celles dues aux erreurs de pilotages. La capacité à parer et à se rétablir jouant un grand rôle aussi.

V : Les deux coureurs ont un profil assez comparable : ce sont des grimpeurs qui accordent énormément d’importance à la préparation et aux stages. Est-ce qu’un coureur peut être extrêmement bien préparé physiologiquement mais manquer malgré tout de ce qu’on pourrait appeler le « rythme de course » ?
Poser la question c’est déjà y répondre un peu… Les stages en montagne sont un must en termes de préparation car, en plus de l’hypoxie, et en dehors du home-trainer, seul un col peut permettre un pédalage ininterrompu d’une durée de 30 à 60 minutes. Cependant, travailler des heures en montée à 20 km/h ne permet absolument pas de développer et d’entretenir l’agilité sur le vélo et la capacité à frotter. Tout au plus peut-on travailler les trajectoire en descente de col.
V : Concrètement, qu’est-ce qu’un jour de compétition apporte qu’une journée d’entraînement, même parfaitement calibrée avec puissance, dénivelé et intensité, ne peut pas reproduire ?
En peloton on va travailler une attention soutenue dans le placement et l’anticipation, on va développer et entretenir des automatismes de positionnement de sa roue avant par rapport aux roues arrière des autres, des attitudes d’agressivité (saine) dans le placement de son cintre devant celui du concurrent.
S’il n’est pas absolument nécessaire de bouger l’autre de sa place, il faut en tout cas l’agressivité minimum qui permet de garder sa place. Le fameux rythme de course est aussi assez difficile à reproduire à l’entraînement (en dehors du travail derrière moto), travail très intermittent constitué d’effort anaérobie alactique de quelques secondes entrecoupés d’arrêt de pédalage complet d’une ou 2 secondes mais pouvant se situer globalement en termes de pulsations au niveau seuil voir PMA par moments.
V : On parle énormément de watts, de VO2 max, de seuil ou d’altitude. Mais « savoir rouler dans un peloton », est-ce également une qualité qui s’entraîne et surtout qui s’entretient ?
Bien sûr. Il convient de distinguer les coureurs qui ont accumulé 200 courses chez les jeunes dont une grande partie sur des course nerveuses, de coureurs comme Jay Vine pour prendre l’autre extrême, qui ont très très peu couru avant de passer pro.
Si pour s’améliorer en peloton, il faut de fait… rouler en peloton, il faut aussi un minimum de progressivité. Certaines courses mettent chacun à sa place ce qui engendre très peu de frictions dans le peloton, d’autres courses, à l’inverse, ne comportent que les difficultés proposées par les coureurs eux-mêmes. Elles ne peuvent sourire qu’aux coureurs les mieux placés et exigent une grande agressivité pour prendre sa place. Le choix des courses au programme du coureur a donc son importance.
V : Peut-on aller jusqu’à imaginer qu’un manque de jours de course augmente indirectement le risque de chute ? Ou serait-ce scientifiquement trop hasardeux de faire ce lien ?
Cela me semble tout à fait logique. Il n’y a pas encore de corrélation qui ait été établie à ma connaissance entre le peu de jours de course et la fréquence des chutes en course mais c’est évidemment une hypothèse logique, surtout pour ceux qui ont un background limité. Il y a là quelque chose à réfléchir pour Cian encore plus que pour Lennert.
Un programme avec plusieurs courses vallonnées ou montagneuses de quelques jours, dans lesquelles les enjeux et la densité de plateau sont moins élevés serait vraiment bénéfique. Ce sont des courses plus accessibles en termes d’agressivité en peloton et elles pourraient permettre plus aisément de compiler un grand nombre de jours de course pour retrouver de l’aisance en peloton, des résultats, et la confiance qui les accompagne. De quoi repartir dans un cercle vertueux.
LE PARADOXE DE L’ALTITUDE
V : Les stages en altitude sont devenus quasiment incontournables chez les meilleurs coureurs. Physiologiquement, on en connaît les bénéfices. Mais existe-t-il aussi un revers à la médaille lorsqu’ils prennent la place de compétitions dans le programme ? Autrement dit : à partir de quel moment un jour de course peut-il être plus utile qu’un jour supplémentaire passé en stage ?
Il y a effectivement un équilibre à trouver. Le bon équilibre dépend des facteurs déjà cités (le background du coureur, son agilité sur un vélo) et du profil du coureur. De manière générale, les coureurs dont le profil de puissance les classe dans les sprinteurs ou les puncheurs auront besoin de davantage de jours de courses que les grimpeurs. En effet un grimpeur accumulera plus de fatigue dans ses jours de course qu’un sprinteur et un grimpeur ne peut espérer des résultats qu’en étant proche de son meilleur niveau alors qu’un sprinteur peut glaner des résultats même sans être à 100%. Le grimpeur préférera souvent se préparer en stage avec un contrôle total sur les allures travaillées qu’en peloton où il ne pourra ni faire de résultat ni choisir totalement son allure.
LE CYCLISME MODERNE VA-T-IL TROP LOIN ?
VELONEWS : Plus largement, le cyclisme moderne ne serait-il pas arrivé à un paradoxe ? On n’a jamais aussi bien préparé les coureurs physiquement, mais certains disputent finalement assez peu de courses avant leurs grands objectifs.
Je ne dirais pas que le cyclisme moderne est allé trop loin mais plutôt qu’il est trop pressé !
les enjeux en termes de points UCI et le besoin d’emmener à tout prix ses meilleurs éléments à leur meilleur niveau sur les plus grande course ou sur les courses les plus importantes pour les sponsors prime souvent sur le développement du coureur et la prise en compte de son background.
Les équipes WT délèguent souvent la formation aux équipes dévo et aux plus petites structures. Elles oublient trop souvent que tous les coureurs ne sont pas passer par ces équipes ou pas assez longtemps (jeunisme du cyclisme, détection précoce et recherche rapide de résultats).
Ce jeunisme accompagné d’une professionnalisation accrue et d’une prise au sérieux précoce pose certains problèmes auxquels le cyclisme moderne n’a pas encore répondu. Les coureurs sont physiologiquement prêts à performer, mais sont-ils psychologiquement prêts à gérer les attentes, la pression et les enjeux élevés, et, sont-ils suffisamment au point en terme d’agilité sur le vélo et mature en terme de rapport au risque ? Je ne le pense pas.
Avant un coureur passait beaucoup plus de temps à jouer sur le vélo avant de faire le choix d’une certaine ambition dans ce sport, c’est moins souvent le cas aujourd’hui. Le VTT et le cyclo-cross, beaucoup plus ludiques dans un premier temps, faisait souvent partie de la formation et constituait une base de fondamentaux d’agilité dans laquelle le coureur peut plus tard puiser pour éviter, parer, se rattraper, etc. Ce sont aussi des discipline dans lesquelles on peut tenter des choses sur le vélo, prendre des risques, sans se mettre trop en danger car les vitesses sont moins élevées et le sol est moins dur.
Si tu étais chargé de construire le programme d’un jeune grimpeur de très haut niveau comme Cian ou Lennert, comment trouverais-tu l’équilibre idéal entre stages en altitude, entraînement individuel, récupération et jours de compétition ?
Je pense que la réponse se trouve déjà en filigrane dans les réponses précédentes. Mais je rajouterais que je réfléchirais à trouver un équilibre entre la recherche de résultats (tant le talent de ces coureurs est grand et le permet déjà) et la recherche de développement parce qu’étant encore jeunes, ils ont encore une grande marge de progression.
Mais surtout je ne négligerais pas le développement psychologique et le développement des qualités de pilote (y compris le travail du rapport au risque). Un Mathieu Van Der Poel possède à la fois un pilotage très agressif et audacieux mais aussi un grand niveau de maîtrise, s’il faut jouer et tenter pour progresser, il faut aussi se connaître et savoir de quoi on est capable. Il faut, à l’instar de Mathieu, qui est très inspirant à ce niveau, cultiver l’amour du beau geste, l’art du pilotage.

CIAN, VERS UN CHANGEMENT DE PHILOSOPHIE SALUTAIRE ?
Arnaud, prenons la comparaison avec Lenny Martinez. Chez les jeunes, Cian Uijtdebroeks semblait avoir une longueur d’avance : sur le Tour de l’Avenir 2022, il domine la course et remporte deux étapes alors que Martinez termine 8e à près de sept minutes. Pourtant, quelques années plus tard, Martinez a déjà construit un palmarès beaucoup plus fourni, notamment parce qu’il semble avoir davantage privilégié les victoires et les opportunités ponctuelles plutôt que de vouloir systématiquement construire sa carrière autour des classements généraux. Est-ce que Cian n’aurait pas intérêt à revoir sa philosophie ? À oublier provisoirement les classements généraux des Grands Tours, courir davantage et viser des étapes, le maillot de meilleur grimpeur, voire certaines classiques, afin de retrouver le goût de la victoire et peut-être aussi de franchir un nouveau cap ? »
Ici, je dirais oui et non. C’est à dire qu’il faut aussi faire avec ses qualités génétiques. Un Lenny a du punch pour sauter dans les bonnes roues et du sprint (relativement aux autres grimpeurs) pour gagner des étapes. Cian est meilleur, en temps de soutien, sur des wattages (en W/kg) légèrement inférieurs.
Il est aussi, comme en atteste ses meilleurs résultats, plus fort au niveau régularité, il se bonifie au fil des étapes et est d’autant plus fort que les montées sont longues. En ce sens, son choix de viser des GC est bon.
Par contre, les chances de faire un résultat sur une étape sont plus nombreuses par définition que de faire un résultat sur un GC. Donc il faudrait au moins s’aligner davantage sur des tours plus courts, des tours de quelques étapes, pour multiplier les chances de résultats et pour pouvoir jouer plus, pour pouvoir se rater sans conséquences trop « graves » et donc pour pouvoir tenter, prendre des risques et du plaisir.
Mais aussi pour maximiser les jours de course, un poste qui commence à faire cruellement défaut, son moteur en a besoin, son identité de coureur aussi. S’il est souvent difficile de constituer les programmes, il est encore plus difficile de les remanier. Cian ne peut plus trop se permettre (tout est relatif, il est encore très jeune) de se préparer pour un grand tour et le quitter en première semaine avec le risque de vide que cela entraîne derrière.
On va terminer avec Van Eetvelt, est-ce que tu serais favorable à une véritable remise à plat de sa préparation en 2027 : calendrier, nombre de jours de course, stages en altitude, objectifs et manière d’aborder les Grands Tours ? Je sais que tu suis sa préparation de très près. Est-ce que tu vois des failles et/ou des possibles améliorations ?
Lennert publiait, il y a quelque temps encore ses entraînements sur strava. C’est un gros bosseur. Il est toujours très fort en sortie de stage et est compétitif directement car ces stages sont nécessaires pour un grimpeur. Il a parfois eu des programmes trop chargés ou inadaptés. Cependant on ne sait pas toujours quel est le plan derrière le programme, je pense qu’il y a parfois eu de bonnes intentions qui ont mal tourné. Ses qualités commencent toutefois à être vraiment circonscrites. Je le qualifierais de grimpeur/puncheur.
Il est particulièrement bon sur des courses d’un jour telles le tour de lombardie, la classica San Sébastian, LBL et des semi-classiques qui s’en approchent. Il a du mal en grand tour, où il s’éteint au fil des semaines, mais il est par contre très bon pour des tours d’une semaine ou moins, du moment qu’ils comportent de la moyenne montagne (l’idéal pour lui) et/ou de la montagne.
Ce serait un idéal pour lui de travailler en 3 à 4 pics de forme avec des blocs courses comprenant les courses énoncées, sans surcharge, et avec la quête de résultats sur toutes ces courses mais, et c’est important, sans la pression des résultats en dehors de ses 2 ou 3 plus gros objectifs. Plus facile à dire qu’à faire au vu des enjeux d’une équipe World tour de plus petit budget. Mais la clé est là, résister à la pression des résultats à court terme, tenir son fil conducteur malgré les aléas et la pression des périodes avec des résultats moindre pour l’équipe ou des disettes de points UCI. Et s’il y a des contraintes de programmation, en intégrer quelques unes et résister dès lors que c’est trop incohérent avec le fil rouge global.
Je terminerais en disant tant pour Cian que pour Lennert que si les bonnes questions doivent se poser en tenant compte d’une formation qui n’est pas totalement aboutie en tous points, le potentiel est là et des résultats concrets ont déjà été réalisés.
Il faut faire fi des propos alarmistes, des émotions et des impulsions « dégueulées » par frustrations sur les réseaux sociaux. Ce sont déjà 2 bons professionnels qui se connaissent et qui ne sont pas là où ils sont par hasard, mais dans l’intérêt des coureurs et des équipes, il va falloir revenir un peu aux fondamentaux, les protéger et les accompagner par rapport à la pression qu’ils pourraient ressentir, et chercher du plaisir pour se relancer. Le prochain cercle vertueux va arriver. Même après les plus longs tunnels, l’éclaircie revient. Il y a encore un mois Remco avait des doutes sur sa capacité à grimper suffisamment bien pour un classement général sur le Tour, alors même qu’il l’avait déjà fait. Les mémoires sont courtes, particulièrement sur les réseaux.

