Le bilan est lourd, insoutenable. En 2025, 235 cyclistes ont perdu la vie sur les routes de France. Derrière ces chiffres se cachent des tragédies humaines qui frappent de plein fouet la communauté du cyclisme. La mort récente du français Adrien Chipault (21 ans) il y a dix jours, celles de l’italienne Adele Cobelli (14 ans) et de l’irlandais Shane O’Brien (16 ans) la semaine dernière, rappellent avec une cruauté insoutenable à quel point la pratique de notre sport ou le simple fait de rouler sont devenus périlleux. Face à cette hécatombe, le statu quo n’est plus une option. Il est urgent d’agir sur la sécurité, via la prévention, les infrastructures, la législation et le respect mutuel.

L’engagement des clubs
Au niveau local, des initiatives existent. Le Team Côte de Granit Rose (club de N3), profondément marqué par la disparition de son jeune licencié Thomas en 2019, avait rapidement pris des mesures fortes pour accroître la visibilité de ses coureurs. La structure a créé des maillots orange vif et rappelé la règle de sécurité du mètre cinquante sur le dos des tenues.

Rappelons que cette distance de dépassement d’1,50 m hors agglomération est une norme vitale en France comme en Belgique. Malheureusement, ces dispositifs n’ont pas suffi à éviter les tragédies récentes, mais ils participent indéniablement, si on les respecte, à réduire les risques et montrent la voie d’une prévention active au sein des clubs.
Législation, repenser le suivi des conducteurs
La question des compétences et de l’aptitude à conduire doit être repensée. S’inspirant des propositions du coureur Johan Le Bon, il serait judicieux d’instaurer des formations régulières pour les automobilistes (par exemple tous les 5 ans), sur le modèle de ce qui est obligatoire pour les chauffeurs routiers professionnels.
De plus, il est temps de réfléchir à une formule ciblée sur l’aptitude physique pour garantir la sécurité de tous. Pour les personnes âgées, une visite médicale obligatoire permettrait de vérifier la vue, l’audition et les réflexes. À l’image des apprentis conducteurs, une formule senior garantirait que chaque usager de la route dispose des capacités nécessaires pour conduire sans mettre les plus vulnérables en danger.
Apaiser le dialogue en sortant des clichés
Il est évident qu’on commet des erreurs des deux côtés de la route et qu’un dialogue apaisé est indispensable. Certains cyclistes, parfois qualifiés de vélotafeurs, peuvent commettre des infractions en ville, mais il est primordial que cette minorité ne donne pas une mauvaise image de l’ensemble des cyclistes. Pour un coureur expérimenté qui parcourt 10 000 à 20 000 kilomètres par an, la discipline, l’adresse, la sécurité et le respect des règles sont des nécessités de survie. La plupart sont extrêmement disciplinés et risquent leur vie juste pour pratiquer leur passion. La majorité ne doit pas payer pour la minorité.
Le Tour de France, une vitrine pour la prévention
Les grandes manifestations sportives sont des leviers puissants pour toucher le grand public. Le Tour de France, par exemple, utilise sa caravane pour diffuser des messages de prévention de la Sécurité Routière. Pendant plusieurs années, des ambassadeurs comme Thomas Voeckler ont su prendre la parole pour délivrer des conseils pédagogiques essentiels, tant aux cyclistes qu’aux automobilistes. Rappeler ces règles de bon sens de chaque côté lors de tels événements est fondamental pour faire évoluer les mentalités.
Faut-il s’inspirer des campagnes anti-tabac ou alcool pour protéger les cyclistes ?
Beaucoup de cyclistes le réclament, il est temps de lancer des « campagnes chocs » à la télévision aux heures de grande écoute. Montrer la réalité du danger (le dépassement à moins d’1,50m, le nez sur le smartphone) sans filtre, pour provoquer une vraie prise de conscience.

Infrastructures de course, protéger les coureurs
La manque de sécurité guette également les cyclistes au cœur de la compétition. Des chutes effroyables dans les descentes vertigineuses, la terrible sortie de route de Bernard Hinault dans le Dauphiné, le vol plané de Philippe Gilbert par-dessus un parapet lors du Tour de France 2018, ou encore la chute récente d’Oscar Onley dans un ravin sur le Tour d’Auvergne-Rhône-Alpes jalonnent l’histoire du cyclisme. Sécuriser ces passages névralgiques avec des filets de protection ou des bottes de paille est une nécessité absolue.

Il en va de même pour les arrivées groupées où les coureurs lancés à pleine vitesse frôlent la catastrophe. On devrait proscrire d’imposer des obstacles dangereux en fin d’étape. Les récents exemples sont inacceptables :
- Un dos-d’âne placé sous la flamme rouge au Tour de Suisse féminin
- Plusieurs arrivées au sprint avec un virage serré à seulement 200 mètres de la ligne d’arrivée
- Des secteurs pavés intégrés dans le dernier kilomètre, comme on a pu le voir sur le Giro 2026
Pour que tout le monde rentre chez soi
Pleurons nos morts, mais surtout, agissons. La mémoire de ces vies ne doit pas être vaine, elle doit être le catalyseur d’une prise de conscience collective. Pour que les choses changent, nous devons réformer la prévention de manière systémique, en organisant des ateliers et en l’ancrant au plus près du quotidien, à l’école, dans les auto-écoles, dans les lycées, dans les universités, au sein des entreprises, et partout où la pédagogie est possible.
Il faut que les choses changent profondément. Pour qu’un compagnon, une compagne, un fils, une fille, un ami, une amie, un coéquipier ou une coéquipière soit sûr de rentrer de sa sortie. Afin que des drames comme ceux arrivés la semaine dernière, comme il en arrive des centaines par an ne se reproduisent plus. Pour que chacun puisse rentrer vivant et continuer à pratiquer sa passion en sécurité.

En mémoire d’Adrien, Adèle, Shane, Thomas et tous ceux qui ne sont pas rentrés…
✍️ Gabin Le Cozic
