Vendredi, en marge de l’annonce de sa sélection pour le Tour de France, Remco Evenepoel a convoqué les médias pour afficher sa sérénité. Préparation atypique, puissance retrouvée, maillot jaune en ligne de mire. Arnaud Cornet, diplômé en sciences de la motricité et préparateur physique spécialisé dans le vélo, livre pour velonews une lecture qui dépasse largement le simple état de forme du Belge.
68 jours. C’est le silence sportif que Remco Evenepoel a choisi pour se présenter à son Tour de France. Vendredi, face aux médias réunis en marge de l’annonce de la sélection Red Bull-BORA-hansgrohe, il portait ce silence sur le visage et dans la voix. Plus émacié qu’à Liège-Bastogne-Liège, deux mois plus tôt. Une voix qui ne cherchait pas à convaincre : « je peux aborder le Tour avec confiance », a-t-il lâché au micro de Sporza.
L’ambition, elle, a été formulée sans détour : « je rêve de prendre le jaune dès le chrono par équipes. »
Ce n’est pas une figure de style. C’est sa manière d’entrer dans le vif du sujet.
68 JOURS SANS DOSSARD ET UNE PRÉPARATION AU « MILLIMÈTRE » ASSUMÉE
Ce choix d’aborder le Tour entièrement hors compétition depuis les classiques du printemps a alimenté les débats dès mai. Le directeur sportif Patxi Vila a détaillé la démarche dans les colonnes de La Dernière Heure : « On a vu ces derniers mois que Remco pouvait atteindre un très haut niveau sans forcément disputer beaucoup de courses de préparation. On a préféré aller en ligne droite vers le Tour. On veut garder le contrôle de la charge, du stimulus, du progrès et du processus. On veut préparer Remco au millimètre près. »
Ce plan s’est traduit concrètement par plusieurs semaines de stage en Sierra Nevada. Un travail progressif axé sur l’endurance longue, puis sur des efforts à haute intensité. Des reconnaissances des cols alpins ont complété l’approche. Le sélectionneur national Serge Pauwels a validé la méthode (Brujulabike) : « dans le passé, nous avons vu que Remco a tendance à sortir de ce type de bulles d’entraînement en très bonne forme. » Evenepoel lui-même a balayé les doutes avec une formule qui engage, reprise par Sudinfo : « je ne suis pas quelqu’un qui a besoin de courir pour être compétitif. »
TIM HEEMSKERK, L’ATOUT CACHÉ
Tim Heemskerk. Ce nom ne vous dit peut-être rien, mais pendant des années, cet entraîneur néerlandais a travaillé, dans l’ombre, pour que Jonas Vingegaard brille de mille feux et batte Remco Evenepoel sur la Grande Boucle. Résultats de cette feu-collaboration : 2 victoires retentissantes à Paris. Depuis mai, il travaille pour Evenepoel. Selon Het Laatste Nieuws, c’est lui qui a pris en charge sa préparation chez Red Bull-BORA-hansgrohe,.
Sa méthode est réputée dans le peloton pour la rigueur de ses séances à haute intensité et son obsession de la durabilité dans l’effort. Julien Vermote, dans La DH, ne doute pas de l’apport du Néerlandais : « même si ce n’est qu’un ou deux pour cent de progression, ce sera énorme. » La connaissance qu’Heemskerk a accumulée autour des forces et des fragilités de Vingegaard sur la Grande Boucle constitue un actif difficile à quantifier. Difficile à ignorer aussi.
Préparation ciblée, coach de référence, équipe structurée. Ce que Vingegaard lui a coûté pendant deux ans, Evenepoel espère maintenant le retourner à son avantage.

LA CONFIANCE N’EXCLUT PAS LES DOUTES
Arnaud Cornet, diplômé en sciences de la motricité et préparateur physique spécialisé dans le vélo, collaborateur régulier de velonews.be et solide cyclosportif lui-même, y répond avec la précision qu’on lui connaît. Sa lecture sur le fond est positive : « Remco ne régresse pas. Ce qu’il a déjà réalisé, dans de bonnes conditions, par le passé, il peut le refaire. Je suis persuadé qu’il est au moins au niveau de son Tour 2024. Son type de préparation devrait lui permettre de se battre pour le podium. »
Mais le Liégeois pose aussitôt le cadre dans lequel cette projection s’applique : « il n’est pas, et n’a jamais été, un pur grimpeur. Un Remco moyen, à 85 % de ses moyens, ne passe pas avec les meilleurs en montagne. Alors que sur un chrono, il se bat quand même avec les meilleurs. »
Voilà la clé du personnage. Evenepoel peut être exceptionnel en contre-la-montre même quand il n’est pas à son sommet. En montagne, la marge est inexistante.
C’est là que l’histoire du coureur éclaire le présent. Arnaud Cornet constate un schéma récurrent dans sa carrière : « Remco a des difficultés de récupération quand il n’a pas des bases parfaites. Il se montre alors à son vrai niveau un jour mais n’arrive pas à enchaîner ensuite. Il accumule de la fatigue, puis explose après quelques courses ou étapes. » Les exemples sont là. Le Giro disputé en 2021 après sa terrible chute dans la descente du Col de Sormano. Son retour après ce qu’il appelle sans détour le « bisou avec la factrice » : en décembre 2024, Evenepoel avait percuté la portière d’un véhicule de la poste belge lors d’un entraînement à Oetingen, fractures multiples à la clé. Et le Tour 2025, où il avait été décroché dès le pied du Tourmalet avant d’abandonner sur la 14e étape, épuisé.
La Grande Boucle n’a jamais beaucoup aimé les certitudes d’avant-course. Elle a ses propres réponses. Et jusqu’ici, Remco Evenepoel lui en a fourni deux : un podium et un abandon.
Cette fois, les bases semblent différentes. C’est ce qui amène Cornet à fixer une projection chiffrée :
« Quand ses bases sont saines et qu’il a pu effectuer une préparation spécifique, il se situe alors environ trois minutes derrière Vingegaard et six minutes derrière Pogačar. Mais devant Ayuso, Almeida, Roglič. »
Seixas et Del Toro ont depuis compliqué l’équation. Ce repère correspond à peu près à sa troisième place du Tour 2024, où il avait terminé à plus de cinq minutes de Pogačar au classement général.
Notre interlocuteur constate également une réalité que les faits illustrent : « je regrette qu’il n’ait pas choisi un mode de préparation centré sur le Tour dès l’intersaison. Il est en capacité de réduire le gap avec Vingegaard et Pogačar, car il a couru beaucoup moins de grands tours que les deux autres. Mais cela aurait nécessité de travailler dans cette direction pendant deux ou trois macrocycles. » Evenepoel s’est construit en coureur de classiques et en champion du chrono. Une Amstel, deux Doyennes, des médailles olympiques, un arc-en-ciel. Ce n’est pas le profil d’un homme de trois semaines en haute montagne. Pas encore.

PUISSANCE ET POIDS : DES DONNÉES QUI RASSURENT, SOUS CONDITIONS
En mars, lors d’une séance de haute intensité à Tenerife, son entraîneur de l’époque, Dan Lorang, avait publié sur YouTube une donnée qui avait fait sensation : une puissance de 425 watts. Evenepoel avait nuancé pour L’Avenir : « ce n’est pas tout à fait exact, j’effectuais une séance structurée. Cela dit, je me sens très bien, en effet. »
En conférence de presse vendredi, il a confirmé avoir atteint son objectif de perte de poids sans perdre de puissance, selon plusieurs médias belges. C’est précisément sur ce point que Cornet reste le plus réservé : « on sait que plus un poids de forme est stabilisé depuis longtemps, moins il y a de risques de perte de puissance. Il ne peut pas être sûr qu’il n’y en aura pas après 10 jours de course. C’est sur ce point que je suis le plus dubitatif de son choix de préparation. »
Ce que la course dira, c’est si ce nouveau Remco, plus léger, préparé autrement et coaché différemment, reste celui qu’il est au départ quand le Galibier arrive.
L’AIGLE À DEUX TÊTES
La bonne nouvelle, c’est qu’Evenepoel ne portera pas seul le projet Red Bull sur la Grande Boucle. Ralf Denk, manager de l’équipe, a tranché la hiérarchie cette semaine, selon WielerFlits et plusieurs médias : « Remco reste le leader pour le Tour de France, tandis que Florian Lipowitz est le numéro deux. » Avant d’ajouter : « la route décidera. »
Cette précision n’est pas anodine. Lipowitz sort d’un Tour de Slovénie 2026 dominateur avec deux victoires d’étapes et le classement général remporté. Il arrive à Barcelone avec un niveau prouvé en compétition, deux semaines avant le départ. Ce sont les repères dont manque justement Remco.
La tactique de Red Bull se dessine : Evenepoel pour le chrono, Lipowitz en montagne pure. Si l’un décroche dans un col clé, l’autre reprend le flambeau. Ce schéma à double détente est précisément ce qui manquait à Soudal Quick-Step lors des Tours précédents, où Evenepoel naviguait souvent seul après le premier grand col. Evenepoel a lui-même désamorcé toute tension : « dès décembre dernier, il était déjà très clair que nous partagerions ce leadership. Rien n’a changé depuis. »

TROIS RENDEZ-VOUS POUR UNE AMBITION
Si la lecture d’Arnaud Cornet est juste, le parcours 2026 lui offre trois fenêtres concrètes où son profil peut peser sur la course.
Le contre-la-montre par équipes à Barcelone d’abord, avec un final sur les côtes de Montjuïc : première occasion de revêtir le maillot jaune. Le format à temps individuels, inédit sur le Tour, lui est favorable : un coureur décroché ne plombe plus son équipe. L’étape 2, le circuit de Montjuïc avec trois passages sur les côtes, est un terrain de puncheurs qui lui va bien.
Mais le rendez-vous qui comptera vraiment, c’est l’étape 16. Le seul contre-la-montre individuel de l’édition, 26 km entre Évian et Thonon. Sa carte maîtresse. En 2024, sur un effort similaire à Gevrey-Chambertin, il avait battu Pogačar de 12 secondes et Vingegaard de 37 secondes. Ce référentiel est le sien. C’est ici que la théorie se traduit en secondes réelles.
Les étapes alpines, elles, seront essentiellement une opération de limitation des dégâts.
LES INCONNUES QUI CONDITIONNENT TOUT
Ces scénarios, Cornet les dessine pourtant avec une lucidité qui ne ressemble pas à du pessimisme. Juste à de l’honnêteté. Son analyse s’étend bien au-delà du seul état de forme de Remco.
Le niveau de Seixas en troisième semaine reste inconnu. Personne n’a encore vu ce prodige de 19 ans naviguer une Grande Boucle, ni même une épreuve de trois semaines, de bout en bout à ce niveau. La capacité de Vingegaard à être à 100 % après avoir remporté le Giro, cinq victoires d’étapes à la clé, soulève une question légitime : « Très rares sont les coureurs qui ont réussi à être à 100 % sur six semaines. Pour moi, Pogačar est le seul de l’ère moderne. » Ce que perdra Del Toro dans son rôle de lieutenant au service de Pogačar reste incertain. Et enfin, la chaleur : « ce n’est pas le plus gros point fort de Remco. Des canicules pourraient favoriser des coureurs comme Del Toro et/ou Carapaz, plus habitués aux fortes températures. »
Ce dernier point est rarement évoqué avant le départ. La première semaine traverse le sud de la France et les Pyrénées en plein juillet. La météo sera un acteur à part entière.
Le paradoxe est finalement là. Rarement Remco Evenepoel n’aura abordé un Tour avec autant de certitudes autour de sa préparation. Nouveau staff, nouveau coach, nouvelle équipe, nouvelle méthode. Et pourtant, rarement autant d’inconnues auront subsisté au moment de juger son véritable niveau. Les premiers jours diront si Red Bull avait vu juste. Les deux dernières semaines diront si cette méthode pouvait réellement le rapprocher des deux références absolues que restent aujourd’hui Tadej Pogačar et Jonas Vingegaard.

