Quand les Légendes gagnent leurs 5e Tour de France
La conquête d’un cinquième Tour de France n’est pas une simple victoire sportive, c’est le basculement définitif vers la légende. À l’heure où Tadej Pogačar s’élance avec cet appétit vorace qui le caractérise pour marquer l’Histoire, il est fascinant de se replonger dans l’épopée du fameux « Club des 5 ». Pour chacun de ces géants, la cinquième couronne n’a jamais été une formalité. Elle s’est arrachée dans la douleur, l’orgueil, le sang ou au bout d’un suspense suffocant.
Voici le récit de ces étés où le mythe s’est forgé.
1964 : Jacques Anquetil, l’orgueil sur les pentes du Puy de Dôme
L’été 1964 offre à la France l’un des duels les plus iconiques de l’histoire du sport:
Jacques Anquetil, “Maître Jacques”, le tacticien froid et calculateur face à Raymond Poulidor, “Poupou”, l’éternel favori du public.
Pour Anquetil, l’enjeu est colossal, devenir le tout premier coureur de l’Histoire à remporter cinq Tours de France.
La légende de cette cinquième couronne s’écrit sur les pentes abruptes du Puy de Dôme. Ce jour-là, les deux hommes se livrent un combat d’une intensité psychologique et physique inouïe. Épaule contre épaule, coude contre coude, ils montent au milieu d’une foule en délire. Anquetil est à l’agonie, mais son orgueil est immense. Il masque sa défaillance avec un bluff sidérant, refusant de céder un pouce de terrain à son rival. Lorsqu’il craque enfin dans le dernier kilomètre, il a calculé son effort, il perd l’étape, mais sauve son Maillot Jaune pour 14 petites secondes. Quelques jours plus tard, grâce à sa maîtrise absolue du contre-la-montre à Paris, « Maître Jacques » scelle son cinquième triomphe. Poupou, lui, n’aura jamais l’occasion de revêtir le jaune dans sa vie.

1974 : Eddy Merckx, le retour du Cannibale sur le Tour de France
Après avoir fait l’impasse sur le Tour de France en 1973 pour remporter la Vuelta et le Giro, Eddy Merckx revient sur les routes françaises en 1974 avec une faim de loup. Le monde du cyclisme murmure que le Belge est sur le déclin, qu’il est moins dominateur. Merckx va leur répondre de la seule manière qu’il connaisse, par une domination écrasante.

Pourtant, ce cinquième sacre n’est pas une promenade de santé. Le Cannibale souffre, il est attaqué par Raymond Poulidor (encore lui) et par le grimpeur espagnol Vicente López Carril. Mais l’instinct de prédateur de Merckx prend toujours le dessus. Il remporte huit étapes cette année-là et s’adjuge le classement général avec une avance confortable. En 1974, Merckx ne gagne pas seulement son cinquième Tour de France, il réalise le mythique triplé Giro-Tour-Championnat du monde la même année. Le Cannibale prouve qu’il reste le seul et unique patron du peloton. Un Triplé, qui ne sera renouvelé que deux fois par la suite, par Stephen Roche et un certain Tadej Pogacar.
1984 – 1985 : Bernard Hinault, de l’humiliation au visage en sang
L’histoire de la cinquième couronne du « Blaireau » se lit en deux chapitres, marqués par la fierté blessée et la souffrance brute.
Tour de France 1984 : L’humiliation.
Hinault, de retour après une opération du genou, fait face à son ancien équipier, le jeune et insolent Laurent Fignon, “l’intello”. Sur les pentes de l’Alpe d’Huez, Hinault attaque avec panache, mais Fignon le contre et le dépose. C’est un choc. Hinault termine deuxième, humilié sportivement, à plus de 10 minutes. La légende semble s’éteindre.

Tour de France 1985 Le sang et la gloire.
Blessé dans son orgueil, Hinault revient l’année suivante avec l’armada de La Vie Claire, dirigé par Bernard Tapie. Le breton aura un jeune prodige américain à ses côtés, Greg LeMond. Le Tour de France 1985 est un chemin de croix. Lors de l’arrivée à Saint-Étienne, Hinault est pris dans une chute spectaculaire lors du sprint final. Il franchit la ligne le visage en sang, le nez fracturé, le masque de la douleur figé sur ses traits. Les jours suivants, dans les Pyrénées, il frôle l’abandon.
C’est l’ambiguïté tactique avec LeMond, freiné par son équipe pour protéger le Maillot Jaune de son leader, qui ajoute à la dramaturgie. Au courage, puisant dans ses réserves physiques et mentales les plus profondes, Hinault s’offre son cinquième Tour de France. Il reste, à ce jour, le dernier vainqueur français de la Grande Boucle.
1995 : Miguel Indurain, la machine invincible de Navarre
Si ses prédécesseurs ont dû lutter dans le chaos, la cinquième couronne de Miguel Indurain est un chef-d’œuvre de contrôle et de sang-froid. En 1995, le colosse navarrais vise un exploit inédit, devenir le premier à remporter cinq Tours de France consécutifs.
Généralement gestionnaire et redoutable rouleur, Indurain surprend tout le monde dès la 7ème étape, vers Liège. Sur un profil de classique ardennaise, là où personne ne l’attend, il passe à l’offensive avec Johan Bruyneel. Ce coup de force inattendu assomme ses adversaires psychologiquement. La suite est du pur Indurain. Il écrase le contre-la-montre de Seraing et gère les ascensions avec la précision d’un métronome. Malgré la présence de grimpeurs explosifs comme Marco Pantani ou Richard Virenque, Indurain ne panique jamais, imposant son rythme régulier, lissant son effort. C’est la victoire de l’implacable rationalité.
2003 : Lance Armstrong, le survivant de Luz Ardiden
Bien que l’histoire officielle du cyclisme ait rayé ces victoires des palmarès suite aux révélations de dopage, la course de 2003 reste gravée dans les mémoires par sa dramaturgie exceptionnelle.
De toutes ses campagnes, 2003 fut l’année où l’Américain fut le plus vulnérable. Éprouvé par une canicule historique, déshydraté lors d’un contre-la-montre à Cap’Découverte où Jan Ullrich le surclasse, Armstrong vacille. L’Allemand semble en mesure de renverser le “Boss”.
Le paroxysme de ce Tour intervient lors de la 15ème étape, vers Luz Ardiden. Au pied de l’ascension finale, Armstrong attaque, mais son guidon s’accroche dans la musette d’un spectateur. Il chute lourdement, entraînant Iban Mayo avec lui. Jan Ullrich, par fair-play (ou par prudence tactique), ralentit le rythme en attendant le Maillot Jaune. Poussé par une décharge d’adrénaline, le cuissard déchiré, Armstrong remonte sur son vélo, manque de chuter à nouveau en déraillant, puis place une attaque foudroyante que personne ne pourra suivre. Il gagne l’étape en solitaire.

Un dernier chrono pour changer l’histoire
L’histoire ne s’arrête pourtant pas au sommet pyrénéen. À la veille de l’arrivée sur les Champs-Élysées, le suspense reste entier, presque étouffant. Avant l’ultime contre-la-montre de 49 kilomètres entre Pornic et Nantes, Jan Ullrich ne pointe qu’à 1 minute et 5 secondes du Maillot Jaune. Le souvenir du premier chrono, où l’Allemand avait humilié l’Américain, plane lourdement sur la course.
Ce jour-là, le ciel s’en mêle : une pluie battante s’abat sur la Loire-Atlantique, transformant la chaussée en patinoire. La tension est irrespirable. Ullrich part comme un boulet de canon, prenant tous les risques sur les trajectoires. Il commence à grignoter virtuellement son retard et la cinquième couronne d’Armstrong ne tient plus qu’à un fil.
Mais la dramaturgie atteint son pic absolu à une dizaine de kilomètres de l’arrivée. À l’approche d’un rond-point négocié à toute vitesse, la roue arrière d’Ullrich perd l’adhérence sur la ligne blanche et le bitume détrempé. L’Allemand glisse lourdement et finit sa course dans les ballots de paille de protection. Bien qu’il se relève prestement, le ressort est cassé et le Tour de France vient de basculer définitivement. Averti par son directeur sportif dans l’oreillette, Armstrong fige son visage, lève le pied et franchit les virages suivants avec une prudence extrême. Le miraculé de la canicule et de Luz Ardiden vient de survivre à l’assaut final, scellant dans les rues humides de Nantes une cinquième couronne qui fut, de loin, la plus suffocante à conquérir.
2018 : Chris Froome, l’illusion perdue sur le podium du Tour de France
Il y a ceux qui conquièrent le mythe, et ceux qui s’y cassent les dents. En 2018, Chris Froome se présente au départ avec le statut incontesté de vainqueur sortant. Quadruple vainqueur de l’épreuve (2013, 2015, 2016, 2017) et auréolé d’une victoire d’anthologie sur le Giro quelques semaines plus tôt, le Britannique semble prêt à entrer dans l’Histoire. L’admission au « Club des 5 » lui tend les bras.

Pourtant, les routes de juillet vont se refermer sur ses ambitions. Émoussé par ses efforts titanesques en Italie, “Le Kenyan Blanc” se heurte à un adversaire inattendu, son propre lieutenant chez Sky, Geraint Thomas, en état de grâce absolu. Le vainqueur sortant plie mais ne rompt pas totalement, arrachant avec l’énergie du désespoir la troisième marche du podium à Paris. Ce jour-là, sur les Champs-Élysées, il sourit et accepte sa défaite avec fair-play, persuadé que son heure reviendra. Il ignore alors la cruauté du destin qui l’attend. Une effroyable chute contre un mur lors de la reconnaissance d’un contre-la-montre sur le Critérium du Dauphiné 2019 brisera son corps. Ce podium de 2018 restera son chant du cygne en tant que leader incontesté. Il n’aura plus jamais l’occasion de jouer sa carte personnelle pour décrocher cette insaisissable cinquième couronne.
Quel destin pour Tadej Pogačar face au mythe ?
Alors, quel scénario attend Tadej Pogačar sur les routes de juillet pour sa propre quête de la cinquième couronne ? L’Histoire du cyclisme nous prouve que ce palier mythique ne s’offre jamais sans résistance.

Le prodige slovène devra-t-il livrer un duel psychologique et physique d’anthologie, au coude-à-coude avec Jonas Vingegaard ou Remco Evenepoel, à l’image de la lutte homérique de Jacques Anquetil sur le Puy de Dôme ? Répondra-t-il aux assauts répétés de ses adversaires par une domination implacable, écrasant la course de sa faim féroce tel le Cannibale Eddy Merckx ? Ou bien assisterons nous à une métamorphose tactique où Pogačar, misant sur une gestion mathématique et un contrôle millimétré de ses efforts, rappellerait la perfection glaçante de Miguel Indurain ?
Mais la glorieuse incertitude du Tour autorise une autre hypothèse, bien plus cruelle. Face au poids monumental de l’Histoire, aux aléas de la course ou à un rival en état de grâce, Pogačar pourrait aussi connaître l’échec lors de cette première tentative. Une défaite retentissante, à l’image de l’humiliation subie par Bernard Hinault en 1984, ou de l’illusion tragiquement perdue de Chris Froome en 2018.
Si Tadej Pogačar se présente au départ avec un statut d’ultra-favori si écrasant que ce sacre pourrait presque ressembler à une simple formalité, l’Histoire de la Grande Boucle est là pour nous rappeler sa règle d’or.
Une cinquième couronne ne se donne jamais, elle se conquiert et, souvent, elle s’arrache. Même lorsque l’on domine son époque de la tête et des épaules, s’asseoir à la table des légendes pour rejoindre le « Club des 5 » reste un défi absolu. Pogačar devra faire face à la pression, aux aléas de la course et au poids du destin. Pour entrer dans l’Olympe, le chemin, aussi dégagé qu’il puisse paraître aujourd’hui, demeurera toujours vertigineux.
